Wamen : “Je veux la vie d’artiste de Céline Dion”
Après un EP “RE” qui a sonné comme un “exutoire”, la vocaliste Wamen se prépare pour un concert à La Maroquinerie, ce 31 mars, et pour la sortie de son premier album à venir. Rencontre.
Tu as choisi le prénom de ta grand-mère comme nom d’artiste et tu lui as rendu hommage à de nombreuses reprises depuis. Plus que le nom, que t’a-t-elle transmis?
C'est la personne qui m'a transmis le plus de valeurs. J’ai relu dernièrement l'éloge funèbre que je lui avais écrit en 2016 et il n’a pas vieilli. Elle était une personne tellement généreuse, sûrement lié à tout ce qu’elle a traversé : elle était orpheline. Malgré ses propres enfants, elle est devenue la mère de tout le monde. Elle disait : « Il y a un enfant abandonné ? Amenez-le chez moi. Il y a quelqu’un qui n'arrive pas à aller à l'école, je vais le scolariser. Quelqu’un ne peut pas payer ses médicaments ? Je vais les payer. » Même quand ma mère a commencé à être une jeune adulte, à lui donner un petit peu d'argent, dès qu'elle partait, ma grand-mère distribuait cet argent à tout le monde. Elle me disait toujours : « Quand ta main droite donne, fais en sorte que ta main gauche l'ignore. Ne donne jamais en espérant avoir quelque chose en retour ou même qu'on va te rembourser, ce n'est pas le but. » Elle était d'une générosité folle. J’ai toujours des frissons quand je parle d’elle. Pour moi, c'est la personne la plus généreuse, la plus douce que je connaisse, et en même temps, elle avait une grande force naturelle, parce que pour réussir à créer tout ça alors qu'elle était orpheline, qu’elle ne savait ni lire, ni écrire, il faut avoir une sacrée personnalité, il faut être une battante. Je crois que c'est ça aussi, cette pugnacité, cette résilience qu'elle m'a transmise. Elle ne laissait jamais la force des choses déterminer la suite. Et elle avait cette joie de vivre !
A-t-elle joué un rôle dans la transmission musicale ?
Je ne pense pas vraiment, elle n’écoutait pas beaucoup de musique. Des chants traditionnels, peut-être, parce qu'il y avait beaucoup de gens qui venaient à la maison et il y avait toujours du live chez nous. Mais elle ne chantait pas, c'est ma mère qui chantait. Attention, ce n'était pas Aretha Franklin (rires). Mais elle chantait avant même que je sois née. Pour la petite histoire, la voix que tu entends dans l’intro de l’album, c'est une berceuse qu’elle me chantait avant que je ne naisse.
Tu as sorti un premier single : “La vie d’adulte”, pour ton premier album à venir. Peux-tu m’expliquer ce que ce titre représente pour toi ?
C'est la première chanson qui est venue pour le premier album que je prépare. On était à Saint-Martin, chez Audric Lecompagnon. Je crois que j'avais une idée très définie de ce que je voulais pour cet album. Je voulais que ça parle d'amour, de mes relations amoureuses toxiques, mais finalement “Re” (EP sorti en août 2025, ndlr) m’a servi d’exutoire. Quand on a créé cette première chanson avec Audric, je lui racontais tout ce que je voulais écrire et je sentais qu’il n’était pas dedans. À un moment, je me suis juste tournée vers lui et je lui ai demandé : « Toi, tu ressens quoi en ce moment ? » Il m'a répondu : « C'est dur la vie en ce moment, j'angoisse de fou. Je pense qu'on ressent tous ça. » Après cette discussion, on a fait une grande page dans mon carnet en pensant à tout ce que les gens de notre génération ressentent. C’est comme ça que le titre est né, décrivant cette angoisse permanente, ce qui explique les gros “breaks” dans le morceau et le fait qu’il ne soit pas linéaire. C'est comme un battement de cœur qui vient, qui s'arrête, qui s'accélère parce qu'on court après quelque chose. Il y a un sentiment d’urgence dans ce titre. Mais on termine à la fin du morceau avec ces paroles : « la vie d'adulte me terrifie, mais faut réussir et putain que je vais le faire ». L’espoir subsiste. Après ce moment, tout a coulé de source parce que les sujets que j'abordais ne parlaient pas d'amour. C’est pour ça qu'il n'y a qu'une seule chanson d'amour dans le projet. Je trouvais ça archi important de ne pas raconter la vie d'adulte seulement en parlant d'amour, parce que, certes, ça en fait partie, mais ça n’en est pas le cœur. On a même tendance à négliger nos relations personnelles et amoureuses parce qu'on est en train de construire autre chose.
La vie d’adulte, c’est aussi se rendre compte de ce que ça représente pour ceux qui nous ont précédés. Quand est-ce que t’as eu ces premières réalisations sur ce que ça impliquait ?
Je dirais après 2023. Parce que durant trois années, j’étais en roue libre. Je n’avais jamais été la « baddie » à l’école, ni dans le groupe des “plus belles”. J’étais une autre personne, puis à partir de 2020 : glow up. Il n'y avait pas plus fraîche que moi (rires). Et à partir de là, tu fais n’importe quoi. Tu fais n’importe quoi parce que tu n'as pas connu ça avant. Je suis sortie, je me suis amusée. Vraiment, il n'y avait rien qui m'impressionnait. Je suis tellement heureuse d'avoir vécu tout ça, parce qu'en 2024, j'ai commencé à me poser et à avoir une vie “calme”. J'ai bossé pour les instituts français, je suis allée au bout de mes études. Et à un moment, je me suis dit: « Je crois que si je ne le fais pas, je ne vais jamais le faire. » Je voulais cette vie d’artiste. Pas celle où je faisais ce que j’ai fait entre 2020 et 2023, je veux la vie d’artiste de Céline Dion, avec sa rigueur et sa discipline. Je veux cette routine-là et les responsabilités qui vont avec le métier que j'ai envie de faire.
C'était presque une leçon, finalement, ces années-là.
C’est une bête de leçon, que ce soit du respect de moi-même, du respect des autres, du respect de l'argent aussi. Parce que tu commences à avoir tes premiers salaires, tu flambes, tu n'économises pas. J’étais la cigale avant d'être une abeille. Donc, tu vis, tu gaspilles, tu perds des proches, parfois bêtement. Puis, petit à petit, je me suis responsabilisée. C'est comme ça qu’est venue cette prise de conscience-là : être adulte, c'est prendre ses responsabilités. Et c'est aussi faire tout ce que tu peux pour aller vers ton rêve. Parce que si ça n'arrive pas, je me dis que c'est de ma faute. Une fois que j’ai choisi la direction vers laquelle je voulais aller, j’y vais et tant pis si je dois me saigner, ne pas dormir, pleurer, crier, hurler, fracasser les murs : je vais le faire.
Tu parles de ton rapport au doute. Qu’est-ce qu’il représente dans ton processus de création ?
Pour moi, c'est un moteur. Il faut douter. Il faut douter tout le temps et de tout. Vraiment, ça fait partie de la construction de ton esprit critique et ça permet une prise de recul. Il faut avoir des certitudes parce que c'est important aussi pour pouvoir avancer. Mais il ne faut pas qu'elles soient trop ancrées dans le marbre. Le moment où tu arrêtes de douter est dangereux. J'ai des artistes que j'aime plus que tout, j'ai entendu, dans leur musique, le moment où ils ont arrêté de douter et j'ai arrêté de les écouter. Je trouve ça trop dommage. Pour moi, douter, c'est important, mais ça ne veut pas dire que je n'ai pas confiance en moi. « On ne fait pas le million en écoutant les gens » (extrait du titre “Douter” présent sur l’album), pour moi, c'est l’histoire de “Discipline”. Ce titre-là, la première fois qu'on le propose à des majors, on nous claque la porte au nez, on nous disait : « Va regarder le top 50 Viral en France, est-ce que tu vois un guitare-voix ? Non ? Eh bien le titre ne fonctionnera pas. » On a beaucoup douté du titre, mais on l’a sorti quand même. Durant une année d'exploitation, il ne s’est rien passé, puis en fin d'année 2024, le titre pète. Au final, c'est bien de s'écouter de temps en temps aussi. D'où le fait d'avoir le titre “Croix” juste après celui-ci dans l’album. Je mets tellement d'amour dans ma musique. Je suis tellement real dans ce que je fais et authentique. Et pourtant, au début de ce que je produisais vocalement, je cherchais à trop en faire, je chantais “trop”, je voulais “trop faire la chanteuse” (rires). Et puis je me suis dit : maintenant, qu'est-ce que tu as envie de faire de ta voix ?
Sur le premier single de ce premier album, on sent une meilleure alchimie entre ta voix et la production qui l’accompagne. Comment as-tu pensé cet équilibre ?
Je crois que ça passe surtout par le travail des instrumentistes. Ça passe par les compositeurs avec qui j’ai bossé, qui ont eu une telle bienveillance à mon égard. Il n’y avait pas de stress. Pour la première fois, même, j'ai vu des instrumentistes écouter mes textes. Big Drum et Hugo Fourlin, avec qui on a fait toute la production, étaient super attentifs et je pense que c'est pour ça que la musique met en relief aussi bien la voix : elle est au service de ma voix. Je ne me sentais pas en bataille avec les musiciens ou avec la prod. Je me suis sentie comprise. Je n'ai pas vraiment réfléchi aux moments où je chantais moins, mais je m'en suis rendu compte. Et même, je me suis laissée le droit de faire des notes “bleues”. Ça fait partie du truc, ça fait partie de l'histoire que je suis en train de raconter aujourd’hui.
“Mon autre” est l’un des rares morceaux où tu parles d’amour en le décrivant de manière accomplie et saine. Est-ce que ça a été plus difficile que d’écrire sur des ruptures amoureuses ?
Non, ça n'a pas été dur, parce qu'il y a un autre. Il y a une personne qui me fait ressentir ça, cet amour sain, ça existe. En fait, je ne suis pas en train de parler de quelque chose que je ne connais pas, j’ai écrit sur quelque chose qu'on me donne au quotidien. D’ailleurs, j’ai envie d’écrire un milliard de chansons d’amour pour lui, je me retiens carrément de lui écrire tout un album. Je pense qu'une fois que tu connais quelque chose, tu peux écrire dessus. En tout cas, moi, je n'écris que sur ce que je connais. Je ne “fake” jamais dans un texte. Tout ce que je dis, je l'ai vécu. Je n'essaie pas d'enrober les choses. Bien sûr, parfois, je suis amenée à me mettre à la place de quelqu’un d’autre dans mes textes, mais ça vient souvent des histoires de mes proches, comme par exemple des histoires de ma meilleure amie Alexandra, mais ça ne compte pas, parce qu’elle est tout pour moi, elle est la même personne que moi, donc c’est facile. C'est justement quelque chose que j’aimerais expérimenter davantage dans mon parcours d'écriture. Je le fais déjà pour d'autres artistes, mais j’aimerais réussir à me mettre dans la peau de quelqu'un qui vient d’ailleurs, qui a une vie, une réalité tout à fait différente de la mienne. J'aime beaucoup la chanson de Sade qui commence par “There is a woman in Somalia” (elle se met à chanter « Pearls »). J'adore cette chanson. Dans ce titre, elle se met dans la peau de quelqu'un d'autre à la perfection, et j’aime tellement cette phrase : « It hurts like brand new shoes. » La figure de style est folle, c'est génial, c'est tellement bien écrit. Donc réussir à faire ça, je pense que c'est un pari pour les deux années à venir.
Parmi les morceaux sur lesquels tu travailles, il y en a un qui m’a fait écho à d’autres artistes qui ont également une double nationalité, je pense à Camille Yembe et son morceau “Je ne l’ai jamais dit à personne”. Ce message que tu adresses à la toi enfant, quand est-ce que tu as commencé à vouloir lui exprimer ?
Vers la fin de l'année 2024, j’ai pris du recul et je me suis rendue compte que je n'ai pas assez pris soin d'elle, de mon enfant intérieur, je ne l'écoutais jamais. C'est une petite voix dans ma tête que je laisse enfouie, je ne lui laissais jamais de place. Parfois, je veux être tellement adulte que j'oublie d'être une enfant. J'ai quand même grandi vite. Rapidement, j’ai eu un moment durant lequel je me suis dit que j’étais pressée d’être une adulte. Je voulais prendre des responsabilités très jeune. Je n'ai pas pris le temps de soigner cette enfant-là qui a vécu des traumas, qui a été harcelée, qui a eu l'impression de devoir se battre un petit peu aussi pour sa relation avec sa mère. Aujourd'hui, on a tout réparé, du moins en grande partie, et ça a commencé quand j'ai commencé à prendre dans mes bras l’enfant que j’étais, que j'ai commencé à vouloir me réparer… et c’est pareil pour ma relation avec ma mère. C'est la musique qui nous sépare et c'est la musique qui nous réconcilie. En février 2024, j’ai eu l’opportunité d’emmener mon équipe au Cameroun pour faire une résidence et j’ai été invitée à performer dans mon ancien lieu de travail, l'Institut français du Cameroun. Ma mère était au premier rang de ce concert, puis elle est rentrée directement à la maison. Quand je suis rentrée, elle avait organisé un grand repas pour toute mon équipe et pour moi. À la fin du repas, elle a pris la parole en adressant un mot gentil à chacun d’entre eux, ce qu'elle n'avait jamais fait auparavant, certainement parce qu’elle les considérait comme ceux qui me détournaient du “droit chemin” (rires). Elle a terminé par moi, elle m’a dit à quel point elle est fière de moi et du métier que je fais. On dit toujours que les femmes recherchent leur père dans leurs relations amoureuses. Moi, j'ai recherché la validation de ma mère dans ces hommes-là. J'ai cherché des gens qui allaient être fiers de moi, qui allaient me dire que ce que je fais, c’est bien ! Mais une fois que tu l'as reçue, tu as vraiment l'impression d'être à la fin du jeu, d’avoir apaisé quelque chose. C’est pour ça que je conclus l’album en m’adressant à moi enfant qui se trouvait “bizarre”, déjà pour lui dire que c’est ok (rires), pour lui dire que ça va aller et que tout va bien se passer.
Tu évoques le mot « bizarre », donc ça me fait penser à ce discours aux Flammes de Théodora, qui avait aussi beaucoup touché des personnes afrodescendantes qui se sentaient représentées par son témoignage. Quand tu as fait ce morceau, as-tu pensé à l’impact que ça pourrait avoir sur d’autres personnes ?
Pas du tout. Pour être honnête, j'étais juste en train de chialer. Il représente la fin d’un parcours. Quand tu écris quelque chose d’aussi personnel, honnête, c’est sûr qu’il y a des personnes qui vont s'y retrouver et que ça va être une “safe place” pour elles, comme “Les failles” ou “Discipline”. Plus tu vas être honnête et sincère, plus il y a de chances que d'autres humains se retrouvent en toi. On vit tous la même histoire à des degrés différents, mais on est tous dans cette vie d’adulte finalement.
On y revient (rires). Pour finir cet entretien, je me demandais comment tu imagines “La Vie d’Adulte” sur scène ?
Avant les musiciens, il me faut un(e) ingé light, parce que c'est une histoire, c'est un parcours. Les lumières, ça joue tellement sur la qualité d'un show. J'ai tellement confiance en les musiciens qui sont avec moi sur scène. Pour ceux qui seront présents à La Maroquinerie, il y aura des petits insides de ce que ça va être. J'ai hâte de la jouer sur scène, c’est un avant-goût de l’album, je vais prendre tellement de plaisir à le performer ! La question, c’est : comment je vais organiser ma future set list ! C’est un album qui est fait pour le live, il n’a pas été construit pour rester dans des écouteurs.
Propos recueillis par Arthus Vaillant