DUCKWRTH : « Quand t’es un mec noir qui écoute du punk, on te qualifie d’alternatif »

Avec All American F*ckBoy, sorti en 2025, le rappeur et chanteur américain Duckwrth se penche frontalement sur la masculinité toxique et brosse le portrait du « fuckboy » qu’il admet avoir été pour mieux affronter ses propres démons. Un projet hybride, entre hip-hop, rock alternatif et R&B psychédélique, où l’artiste s’aventure sans complexe dans le mélange des genres pour façonner une signature singulière. Nommé aux Grammy Awards 2026 dans la catégorie Meilleur album immersif, Duckwrth revient tout juste d’une tournée européenne couronnée de succès.

J’ai entendu dire que tu avais “manifesté” cette nomination aux Grammy en studio avant qu’elle n’arrive vraiment ! Peux-tu nous raconter cette histoire ?

J’étais en studio avec mes gars Too Fresh et Jeremy Schmidt, et on faisait juste une tonne de morceaux. Mais il y a toujours certains titres qu’on crée qui sont lourds, puissants, indéniables. On a commencé à ressentir un truc du genre : damn, si on continue à faire ce type de morceaux, on pourrait finir par décrocher un Grammy, ou au moins une nomination. Alors après avoir fait ces morceaux, on s’est mis à dire : « Grammy button, Grammy button », et on appuyait notre index sur la table comme s’il y avait un bouton invisible. C’est devenu une habitude, et à la fin de la session, on a tous commencé à y croire. On invitait d’autres amis au studio, et eux aussi participaient à ce rituel. Ça a fini par devenir une sorte de pratique collective. Et oui, à la fin, on croyait tous vraiment qu’on pouvait obtenir cette nomination aux Grammy.

Que représente cette nomination pour toi en tant qu’artiste ?

C’était incroyable ! Voir mon album reconnu, voir ma pochette affichée sur la scène des Grammy, sur cet énorme écran LED, c’était complètement fou. On n’a pas gagné, mais ça m’a fait comprendre que je suis à une étape de plus. Ça m’a dit : continue d’avancer, continue de chercher de nouveaux sons, de mélanger les genres, peu importe le processus tant que je reste authentique. Parce que All American F*ckboy était mon premier pas vers la découverte de mon identité musicale originale, vers une authenticité totale dans mon son, et vers la liberté de jouer avec des genres comme le rock alternatif que j’écoute vraiment au quotidien, sans avoir peur de le montrer. Je me suis aussi senti très heureux pendant la cérémonie. Principalement parce que tout le monde était dans un esprit de célébration. Tellement de gens font la même chose que moi : ils sont habillés de leurs plus beaux vêtements, ils se sentent bien, ils sont heureux. On aurait dit que l’enfant intérieur de chacun courait partout. On se sentait tous très bien, qu’on gagne ou non. C’était cool d’être dans cette communauté, de voir tout le monde à son meilleur, rayonnant.

Quel impact penses-tu que cette nomination aura sur ta carrière, sur ta relation à la célébrité et sur ta relation à ta musique ?

Pour ma carrière, ça me pousse encore une fois à être plus authentique et à aller encore plus loin. Je travaille actuellement sur deux albums en même temps. D’habitude, j’ai toujours la main dans plein de choses : la musique, le design de vêtements, et plein d’autres projets. Mais là, j’ai décidé de me concentrer presque exclusivement sur la musique. Elle va recevoir 95 % de mon attention, parce que je dois donner le meilleur de moi-même, tout donner. À ce stade, je suis allé si près du but que je ne peux pas me contenter d’être nommé éternellement : je dois gagner. Donc ça me pousse à redoubler d’efforts. Concernant la célébrité, depuis la nomination aux Grammy, je me suis clairement ouvert à toutes sortes de nouvelles personnes, de nouveaux fans. Mais ceux qui me connaissaient avant, qui disaient « Duckwrth espiègle », « Duckwrth joyeux et rebondissant », me voient maintenant tel que je suis aujourd’hui et à travers la musique que je fais maintenant. Parfois, les gens peuvent être moins bienveillants, et certaines choses qu’ils disent peuvent vraiment faire mal, honnêtement. C’est ce qui arrive quand on s’étend, quand on sort de sa zone de confort. Famille, amis, public de longue date, inconnus… j’apprends à couper les réseaux sociaux, à me détacher autant que possible des critiques. Globalement, je suis super enthousiaste, mais la célébrité est quelque chose de très spécifique et nuancé que je suis encore en train d’apprendre à comprendre.

Pour des cérémonies comme les Grammy, les catégories peuvent être source de débats. Penses-tu que cette catégorie représente le mieux ton travail ?

Les catégories sont toujours délicates, parce que les genres sont constamment redéfinis et mélangés. Si c’est un album à moitié R&B, à moitié rap, même avec énormément d’influences R&B, de featurings R&B ou de chant R&B, il peut quand même être considéré comme un album de rap. Je déteste même l’idée d’associer une ethnie ou une couleur à un genre, comme “Alternative Black”. On a des rock stars blanches, et encore aujourd’hui, on a YUNGBLUD, qui est le nouveau visage du rock, et c’est un homme blanc. Donc moi, en tant qu’homme noir, je dois voir les choses ainsi pour comprendre ma place dans l’industrie musicale et dans le monde. Mais aussi pour trouver ma voie et avancer, car je n’ai pas vraiment vu de véritable rock star noire depuis Lenny Kravitz. Je n’aime pas particulièrement ajouter une couleur à la musique, mais je connais la puissance et l’influence que cela représente d’être une rock star noire. Je n’essaie pas de rivaliser avec YUNGBLUD, tu vois ce que je veux dire ? Mais j’essaie de reprendre le flambeau que Lenny nous a laissé, qu’André 3000 nous a laissé, que Prince nous a laissé, et que tant d’autres nous ont laissé. Je ne suis peut-être pas aussi capable musicalement qu’eux, je ne joue pas de guitare, mais sur scène, j’ai cette énergie. C’est pour ça que je préfère ne pas me définir par l’ethnie ou le genre : au final, c’est juste de la musique. Et je déteste le fait que l’industrie soit encore aussi segmentée, honnêtement.

Tu as passé le mois de décembre sur les routes européennes avec ta tournée All American Freak Show Tour. Tu es passé par l’Allemagne, l’Autriche, le Royaume-Uni… et Paris, à la Bellevilloise. Comment était ton public français ?

Incroyable. Vraiment. C’est l’une de mes meilleures dates de toute la tournée européenne. L’énergie du public français était dingue, la scène parfaite, salle comble… Le public a tout donné. Ça reste l’un de mes plus beaux souvenirs de ce run européen.

Ton dernier album, All American F*ckBoy, tranche avec tes disques précédents : plus brut, plus intime, plus conflictuel aussi. Comment as-tu réussi à atteindre cette vulnérabilité ?

J’avais besoin d’être brutalement honnête avec moi-même. J’avais des choses à régler, surtout dans ma vision des relations amoureuses. La peur de l’engagement, c’est mon grand thème. J’arrive toujours à un point où la peur me stoppe net. Cet album, c’est ma propre introspection, sans filtre, pour comprendre d’où viennent mes problèmes. Mon manager m’a mis au défi : “Écris là-dessus, dans ta musique.” Et au fond, beaucoup de gens vivent les mêmes peurs. J’avais besoin d’un paysage sonore agressif pour accompagner ça, quelque chose comme le rock alternatif. Un genre frontal, direct. Parce que ça parlait de témérité. La témérité d’être un fuckboy, d’assumer ses contradictions.

Comment atteint-on un tel niveau d’honnêteté ?

C’était juste le bon moment pour moi. Un moment-clé. Tu sais, quand t’arrêtes pas de te prendre des murs et qu’un jour tu te dis : “Le seul moyen, c’est de détruire ce mur, pierre par pierre.” C’est devenu le thème de ma vie. Alors, j’ai écrit sur tout ce qui me ralentissait. Le plus honnêtement possible. Même si j’allais être jugé. J’ai dû faire confiance au processus.

Le rock t’a toujours accompagné, mais sur cet album, tu l’assumes ouvertement, visuellement et musicalement. Tu as pensé le genre avant le concept, ou l’inverse ?

J’ai d’abord voulu faire un album alternatif, rock alternatif. C’était ma première décision. Le thème, lui, est venu après.

Tu es un artiste aux métamorphoses constantes : hip-hop, soul, house, rock… La crainte de perdre ton audience en route a-t-elle traversé ton esprit ?

J’ai toujours écouté mon cœur. Il faut avoir confiance en soi, et avoir la foi. Bien sûr, il y a des personnes qui ne sont plus aussi fans de moi qu’avant parce que je ne suis plus seulement un artiste R&B. Mais ceux qui sont restés ou qui m’ont découvert plus tard, je pense que ça a renforcé quelque chose entre eux et ma musique. Je compte rester un moment dans une sorte d’univers rock-soul. Donc c’est un peu la première étape. Je pense que la première étape est toujours la plus difficile. Et ensuite, à partir de là, tu deviens plus à l’aise à expérimenter d’autres choses.

Il y a 10 ou 20 ans, tu penses que tu aurais pu passer d’un genre à l’autre avec autant de liberté ?

On a toujours eu des artistes qui mélangeaient les genres. Mais, Internet a tout changé. Aujourd’hui, tu peux te créer ta fanbase, partager ta musique directement. Tu n’es plus coincé par un label qui veut te ranger dans une case. L’industrie, elle, reste encore frileuse : mélanger les genres, ça complique le marketing, les playlists. Mais pour moi, c’est logique de le faire. Je dois ça à mes prédécesseurs. Prince, par exemple. Il a mélangé les styles comme personne. Il faisait certains des meilleurs solos de guitare du monde. Et pourtant, on ne le voyait pas comme un artiste rock, alors qu’il les bat tous ! Je me demande toujours : “Comment être à la hauteur ?” Alors j’ose. Je casse, je mélange. Break and blend.

Dans ton travail, tout passe par le son, le visuel, l’esthétique, les performances. Tu contrôles énormément ton univers. C’est une façon de rester honnête et indépendant dans ton art ?

Oui, j’ai étudié le design graphique. Le visuel, c’est mon autre langage. Même si je critique les réseaux sociaux, c’est aussi un espace où je peux montrer cette dimension-là. Et il faut que je fasse attention, car je suis un peu control freak (rires). Je veux contrôler mon récit : le son, le visuel, l’énergie, la spiritualité… c’est un tout pour moi, c’est du 360°. À la fin, ce qu’il reste, c’est la manière dont les gens ont vécu le moment. La manière dont ils se souviennent de toi, tu vois ? Donc pour moi, le plus important, c’est de m’assurer de proposer les meilleurs shows possibles.

D’où viennent tes inspirations ?

Je me renseigne et je lis beaucoup. Je décortique les mouvements artistiques, les époques, la mode, les textiles, les matières… Je prends tout ça, j’en fais mon langage.

Alors, quels mouvements artistiques t'ont inspiré pour cet album ?

Le Royaume-Uni des années 1970. New York dans les années 1980. Le mouvement punk, surtout entre 1977 et 1985.

Tu as choisi l’acteur LaKeith Stanfield pour narrer l’album. Pourquoi lui ?

Je me considère comme “alternative black”. Et dans le monde du cinéma, le roi de cette vibe, c’est LaKeith, sans hésiter. On se connaît via la scène de Los Angeles. Je lui ai juste envoyé un message : “Tu voudrais narrer un album ?” Je le lui ai fait écouter. Il a dit : “Oh mon dieu, j’adore !” Il a une approche presque method acting dans sa manière de travailler ses rôles. Quand il est sur un tournage de trois mois, il disparaît pendant trois mois, il reste dans son personnage. C’est fou. Ce n’était pas évident de se mettre d’accord sur des dates pour enregistrer ensemble, mais on a réussi.

C’est quoi, pour toi, être un “artiste noir alternatif” ?

Pour moi, c’est juste être un humain normal. Mais à cause des stéréotypes, l'archétype de la “blackness” reste très limité. Donc quand t’es un mec noir qui écoute du punk, du rock, qui crée hors des cases… on te qualifie d’“alternatif”. C’est fatigant, mais je connais les règles du jeu maintenant. Pareil pour les playlists : ils doivent savoir où te mettre. Je ne rentre ni totalement dans R&B, ni dans rap, ni dans rock, donc ils me mettent dans “alt”. Peu importe. Tant que les gens peuvent écouter ma musique. Moi, je me sens juste… humain. Un humain qui vit, qui aime l’art, la musique, la nourriture. C’est tout.

Quel sera le thème de ton prochain disque ?

Je vais vers le romantisme. Vers ce qui arrive quand tu n’as plus peur : plus peur d’aimer, plus peur de t’engager. Quand tu laisses tomber ces murs. Je veux explorer ça dans un univers rock & soul. Explorer l’énergie infinie que les humains échangent entre eux, du plus subtil au plus intense. J’observe la vie sous un prisme romantique : les regards, les connexions silencieuses, cette électricité qui naît avant même les mots… C’est ça, mon prochain terrain de jeu. Tomber amoureux de la vie elle-même.

Pour toi, créer un album immersif et réussi est-il le plus beau compliment possible ?

Oh oui, clairement. Je suis un créatif en quatre dimensions, et j’aime l’idée que l’écoute immersive ne se limite pas simplement à la gauche et à la droite. J’ai vu des documentaires sur l’arrivée de la stéréo dans la musique : c’était révolutionnaire, parce qu’avant, tout était en mono. Avec la stéréo, on pouvait entendre des choses différentes à gauche et à droite. Mais depuis, il n’y a pas vraiment eu d’innovation majeure dans le son. Le son immersif, l’audio immersif, où la musique vient du plafond, du sol, de la gauche, de la droite, de l’avant, de l’arrière, du sud, de l’ouest, de l’est, du nord… pour moi, c’est une écoute en quatrième dimension. C’est une avancée dans l’expérience d’écoute, une avancée technologique, et j’y suis totalement favorable. Donc oui, je pense que c’est le plus grand compliment. Être reconnu pour quelque chose qui introduit une nouvelle technologie et une nouvelle façon d’écouter la musique, et en faire partie… franchement, c’est énorme. Très grand honneur.

Après avoir disséqué la figure du “fuck boy” dans ton album, quel nouveau chapitre de l’histoire “I Wanna Be Your Dog Again” va-t-il explorer ?

Je dirais que All American F*ckboy représentait le romantique toxique, et que le nouveau monde vers lequel je me dirige est celui du romantique plein d’espoir. Plein d’espoir dans le sens où ce n’est pas encore parfait, mais il y a de l’espoir, parce que cette personne a vu ses travers et fait réellement des efforts pour changer et devenir meilleure. I Wanna Be Your Dog Again peut être interprété de deux manières. On peut le voir comme : « J’aime tellement ma partenaire », mais aussi comme la reconnaissance de : « putain, j’ai été un vrai connard avant ». Du coup, tu veux tout faire pour ne pas foutre en l’air cette relation. On pourrait même voir ça comme quelque chose de performatif, parce que ce n’est pas encore totalement équilibré ou sain. Tu agis à partir de la culpabilité et de la peur : la peur de redevenir ce que tu étais avant, cette version toxique de toi-même. Un chien ferait tout pour son maître. C’est pareil pour moi en tant qu’amoureux. Je ferais tout pour ma copine. Mais ce que je veux atteindre, à terme, c’est l’équilibre. Ne plus agir par peur de redevenir toxique, mais avancer naturellement, avec confiance, sécurité et confort dans la relation. Être meilleur et faire mieux, tout simplement. Le chien que j’incarne, Iggy, est une nouvelle manifestation d’un fuck boy qui essaie de comprendre, ce passage d’un égoïsme extrême à une abnégation extrême.

Propos recueillis par Nejma Bentrad

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