ARMA JACKSON : « J’ai toujours été contre les cases »
Crédits photos : @74pixel
Il vient de Suisse, mais son univers s’étend bien au-delà des frontières. Entre rap, R&B, néo-soul et house, Arma Jackson a construit une signature sonore singulière, un équilibre subtil entre grooves, mélodies et émotions. Celui qui a donné vie au concept de Baby Soul revient aujourd’hui avec un troisième album, un an après Un été sans fin. Avec No Man’s Land, dévoilé le 6 février, Arma Jackson signe un projet intime et vulnérable. Il y explore ces territoires intérieurs que l’on traverse souvent en silence : la dépression, la santé mentale, les croyances. Et pourtant, au cœur de ces failles, surgissent des touches de couleurs inattendues qui redonnent souffle et légèreté. Arma Jackson transforme le chaos en chaleur et les fragilités en force confirmant cette capacité à faire naître la lumière là où on ne l’attend pas. Pour Shimmya, il se confie sur la genèse de No Man’s Land, ses inspirations et ses influences musicales.
Après Un été sans fin, tu reviens avec No Man’s Land, un projet plus introspectif. Comment est né cet album ?
J’avais envie de faire quelque chose de différent de mon album précédent. Au départ, je ne savais pas précisément de quoi j’allais parler mais je voulais quelque chose de plus brut, plus sombre. J’avais surtout des idées visuelles, puis la thématique s’est construite autour de la chute d’un homme. Je voulais une histoire qui tire dans le négatif. L’album aborde la dépression, les addictions, les croyances et la décadence. Je n’avais pas l’intention de raconter ça tel quel mais je me suis dit que si j’allais là-dedans, il fallait le faire sans retenue. C’est d’ailleurs l’album qui m’a demandé le plus de temps à écrire. Ma musique est habituellement solaire, positive, estivale. Là, c’était un vrai challenge d’aller vers quelque chose de plus sombre.
Quelle part tient ton histoire personnelle dans ce récit ?
Ce n’est pas forcément autobiographique, mais je voulais tirer certaines leçons de ce que j’avais vécu. Quand je fais de la musique, je ne ressens pas le besoin de me raconter directement. J’aime construire des histoires qui m’impactent. Forcément, il y a des histoires qui viennent aussi de moi parce que les choses qui me touchent proviennent de ma sensibilité et de mon vécu.
De quelle réflexion est tirée le nom de ce disque ?
Je cherchais un symbole pour aborder l’album et No Man’s Land s’y prêtait bien. C’est un territoire neutre, un espace intérieur qui n’appartient plus vraiment à personne, une zone suspendue où les repères disparaissent. Quand on traverse une dépression folle, on se retrouve à cet endroit-là. Soit on se referme totalement sur soi-même, soit on bascule dans l’excès. On multiplie les mauvaises fréquentations, on tombe dans les addictions, dans des comportements autodestructeurs. C’est une zone d’errance, dangereuse, où tout semble permis et où l’on risque de se perdre complètement.
L’album suit une vraie narration, presque cinématographique. Tu avais cette structure en tête dès l’écriture ?
Je voulais que l’album s’ouvre sur cette narration autour de La Chute, pour qu’on comprenne immédiatement qu’il s’agit d’un homme en déclin. Mais je ne voulais pas faire un album triste composé uniquement de sonorités lentes. Il fallait aussi une dimension festive, pas au sens joyeux du terme, mais comme un symptôme de décadence. Je l’ai vécu moi-même. Quand tu ne vas pas bien, il y a des moments où tu t’isoles et d’autres où tu ressens le besoin de faire n’importe quoi, comme si tu n’étais plus vraiment connecté au réel. Sortir pas pour s’amuser mais pour extérioriser quelque chose. Je voulais que les morceaux festifs traduisent ce contraste. La chronologie de l’album suit une descente progressive jusqu’à L’Orage, où le personnage dort dehors. J’adore le cinéma et j’avais en tête cette image de la série Snowfall où l’acteur principal devient riche, puissant puis perd tout et sombre brutalement. C’est cette vision qui traverse No Man’s Land. À la fin, il ne reste plus rien, seulement le chaos.
Pourtant la voix à la fin du dernier morceau laisse presque entrevoir une renaissance. Cette « happy end » était prévue ?
Au départ, non. Je trouvais ça un peu cliché. Et puis avec le temps, j’ai construit ce personnage autour de la Baby Soul, ce « Roi » de la Baby Soul. Finalement, l’histoire de No Man’s Land ne raconte pas seulement la chute d’un homme, mais aussi la naissance d’un autre personnage, celui du roi de la Baby Soul. Il y a une sorte de morale dans le film que j’avais en tête pour cet album c’est que tu peux tomber très bas, traverser les pires épreuves mais ce sont elles qui finissent par te forger et te révéler.
Tu associes des thèmes lourds à des sonorités groovy, presque optimistes. Pourquoi ce contraste ?
Je ne voulais pas trahir ce que je fais à la base. Je travaille principalement avec BlackDoe, et on a beaucoup cherché l’équilibre. Parfois on n’était pas d’accord, parfois je n’étais pas non plus d’accord avec moi-même (rires), je doutais. Mais c’était un choix de garder mon identité et l’essence de la musique que je fais, tout en allant un peu plus loin. Avec BlackDoe, j’ai le sentiment de commencer à me trouver musicalement et dans les sonorités.
Quelles sont tes habitudes pour débuter la création d’un morceau ?
Pour cet album, il y a plein de morceaux pour lesquels j’avais déjà l’idée et j’ai cherché l’instru par rapport à l’idée. Mais en général, ça démarre de la musique. C’est plus facile.
Lorsque tu parles de ta musique, le terme “Baby Soul” revient souvent. D’où vient ce concept ?
La musique que je mets derrière ce mot, en réalité, existe déjà. C’est un mélange d’influences de toute la scène SoundCloud, The Internet, Anderson .Paak… Quand j’ai commencé dans ce milieu, on me demandait souvent : « Mais tu fais quoi comme musique ? » C’était assez compliqué de répondre. Il y a des inspirations house, beaucoup de R&B, de funk, et à la base ça reste du rap. Quand tu es artiste, il y a souvent cette question des cases. J’ai toujours été contre les cases. J’ai toujours défendu l’idée de faire son truc à soi et si ça ne ressemble à personne, c’est encore mieux. Je voulais trouver quelque chose qui symbolise ça. La musique que je fais, c’est celle que j’aime écouter. Cette appellation « Baby Soul », c’est ma manière de défendre ma musique, humblement et à ma façon. Et le « Roi », c’est un clin d’œil aux rappeurs et c’est évidemment à prendre avec du second degré. C’est une façon aussi de dire que je ne suis peut-être pas le plus fort en tout, mais dans mon domaine à moi, je suis unique.
Il y a une vraie cohérence visuelle autour du projet. De quelle manière a été imaginée la DA ?
On a travaillé en équipe, toujours avec BlackDoe et Valentin (photographe et DA). Il m’a aussi beaucoup aidé aussi. On a un groupe WhatsApp dans lequel on s’envoie plein d’idées. Je fonctionne beaucoup du jour au lendemain. Je peux me réveiller un matin avec une idée que je trouve révolutionnaire, envoyer mille audios et le lendemain en avoir une complètement différente. Je nourris plein de pistes, chacun rebondit. Je prends ça très à cœur. Avec le temps, j’ai compris l’importance de moodboarder ses idées et de structurer visuellement son univers. Trouver des thématiques, des endroits avant de créer des morceaux, c’est la clé pour savoir où tu vas.
Même si ça évolue, on entend encore peu d’artistes aborder des sujets comme la dépression ou la santé mentale. Quelle importance ça a d’écrire sur le sujet pour toi ?
Dans le rap, il y a quelque chose d’engagé, mais se montrer vulnérable reste encore assez tabou, même si ça commence à changer. Pour moi, c’était important d’en parler parce que ce sont des histoires vécues, autour de moi ou par moi-même. Je ne me suis pas demandé si ça allait être compliqué à raconter. Ça vient aussi de ma sensibilité, qui dépasse les codes du rap ou du R&B. Mon groupe préféré depuis toujours, c’est Coldplay. Ça me montre à moi aussi que j’ai une sensibilité qui va au-delà de ça. J’aborde mes émotions autrement, sans rester enfermé dans une posture de rappeur. Je n’ai pas trouvé l’exercice difficile, mais plus lent, car ça demande de s’appliquer davantage dans l’écriture.
On sent justement que ce temps d’écriture passe aussi par une attention particulière portée aux mots, à la manière de raconter sans juger.
Exactement. Dans le titre Addictions, je parle de la dépendance à l’alcool, mais je ne voulais pas adopter un angle moralisateur, dire si c’est bien ou mal. Je voulais simplement raconter les choses telles qu’elles sont, et donner à la scène une sorte de bande-son. Trouver le bon angle, c’est toujours une question d’équilibre. J’aime la simplicité, mais je n’aime pas quand ça devient trop évident ou trop facile.
Tu as longtemps produit seul, avant de t’entourer. Comment s’est faite cette transition, et en quoi la rencontre avec BlackDoe a marqué un tournant pour toi ?
Plus jeune, j’étais fan de Ryan Leslie et de Stromae, deux artistes complets. J’ai commencé à faire mes instrus tout seul, aussi parce que je ne connaissais pas d’autres gens qui faisaient ça. Mais avec le temps, j’ai eu envie de m’entourer. C’est là que j’ai rencontré Matthieu, qui est aujourd’hui mon producteur et celui de Sideline Records, le label que j’ai rejoint dès mon premier album. Il m’a vraiment encouragé à m’ouvrir et à collaborer avec d’autres personnes. J’ai rencontré BlackDoe lors d’un séminaire. On a rapidement senti qu’on était sur la même longueur d’onde, musicalement et humainement. Ce qui compte pour moi, c’est de travailler avec quelqu’un qui comprenne ma vision et qui puisse aussi m’emmener là où je n’ai jamais imaginé aller. Et ça, BlackDoe le fait très bien. Ça a été une évidence de retravailler avec lui sur ce projet.
Tu habites en Suisse, lui en France, ce n’est pas trop compliqué de travailler à distance ?
Ça dépend pour quelle partie du travail. Si c’est pour des arrangements, ça veut dire qu’on a déjà une maquette, un morceau mais qu’il faut le nourrir avec de l’instrumentation, définir la rythmique par exemple, on peut le faire en partie à distance. Mais pour l’essentiel, il faut qu’on se voie et qu’on discute. On travaille sur énormément de choses. Certaines idées ne sont pas retenues, c’est justement ça qui est important. C’est quand on commence à enlever des éléments qu’on construit vraiment. Mon but ce n’est pas de faire pour faire.
Comment choisis-tu les artistes avec lesquels tu collabores ?
Tout part de la musique. Souvent, il y a d’abord une idée un peu fantasmée, un artiste avec lequel je me dis que ce serait intéressant de créer quelque chose. Mais au-delà de ça, les relations humaines comptent énormément. Si les univers et les sensibilités se rejoignent, tout devient possible.
Avec Tayron Kwidan’s, l’histoire est personnelle. Je le connais depuis que j’ai 11 ans. On était ensemble dans mon tout premier groupe de rap, en 2010. C’était encore en noir et blanc à cette époque (rires). On faisait de la musique sans trop réfléchir. Ensuite, chacun a suivi sa route, mais on est restés potes. On n’avait pourtant jamais pensé à collaborer jusqu’au jour où je lui ai proposé le morceau Chicago. J’avais envie de mêler une rythmique sexy drill à des mélodies baby soul. Je lui ai envoyé une maquette et ça a tout de suite résonné avec ce qu’il explore déjà, ce mélange afro et sexy drill qui rend sa musique très intéressante et singulière.
Avec Jok’air, on a déjà fait un morceau ensemble Quai de la gare il y a quelques années. On est restés très proches depuis. Par un concours de circonstances, on a repris contact au moment où je travaillais sur l’album. Sa participation n’était pas prévue au départ mais ça s’est fait comme ça et il a posé sur le morceau Guess What.
Pour Youssoupha, c’était presque une évidence. C’est lui qui m’a offert ma première expérience en label en me repérant en 2017 avec Bomayé Musik. Il a produit deux de mes EP et m’a beaucoup conseillé, mais on n’avait jamais fait de morceau ensemble. Un jour, j’étais au studio, on bossait sur le morceau Feu et on s’est dit que ça lui irait bien. Je lui ai écrit pour lui faire écouter le titre et il m’a répondu par une note vocale pour me dire « Pas besoin de me le faire écouter, je suis chaud ».
On a l’impression que tu entretiens une relation assez proche avec ton public. En quoi est-ce important pour toi de garder un lien avec les gens qui t’écoutent ?
Au-delà du mot « important », je dirais surtout que c’est naturel pour moi. Je ne me pose même pas la question. J’en ai besoin presque autant qu’eux. Faire de la musique, c’est souvent quelque chose de solitaire. Tu es seul dans ton coin, avec ta vision, tes émotions, ta manière de voir le monde. Je fais de la musique pour moi, mais aussi pour eux. Échanger avec mon public, entendre leurs réactions, ça rend tout concret. J’adore discuter avec eux après les concerts ou dès que l’occasion se présente. C’est une chance immense d’avoir des personnes qui prennent le temps d’écouter ce que tu fais. Et puis, ces échanges me nourrissent aussi, humainement et artistiquement.
De quoi es-tu le plus fier ?
Je crois que c’est d’être resté fidèle à mes convictions. Au-delà de la musique, la vie est un chemin permanent : on se cherche, on avance, on doute, mais l’essentiel c’est de garder le cap. J’aurais pu abandonner, faire quelque chose de plus classique, trouver un job. Pourtant, je suis toujours resté concentré sur mes objectifs et sur ce qui m'anime vraiment. Si j’avais une conversation avec le petit Arma, je pense qu’il me féliciterait pour ça.
Propos recueillis par Ysée Berthe
Arma Jackson sera en tournée dans toute la France et en Belgique à partir du 4 mars 2026 avec une date clé le 18 mars 2026 à la Cigale. Les vinyles et le merchandising No Man’s Land sont disponibles en édition limitée sur son site.