Steve Ibrahim : « J’essaie de me forcer à être vulnérable, c’est ce qui me touche dans l’art des autres »

Crédits : Eva Wang

Inspiré par le cinéma et la folk américaine, Steve Ibrahim retrace ses souvenirs d’enfance dans son premier EP « Le Mur du Salon ». Cette expérimentation musicale tout en douceur et en simplicité est un moyen pour lui de se reconnecter à ses émotions.

Ton premier EP sort ce vendredi. Avant de parler de ce disque, comment es-tu venu à la musique?

Je n'’ai pas de souvenir sans musique. J’ai l’impression que j’en ai toujours fait. J’ai commencé à trois ans avec de l’éveil musical. Dans ma maternelle, il y avait un crocodile en bois que tu frappais pour faire de la musique. Quand j’ai eu six ans, on m’a inscrit au conservatoire municipal. De mes 11 à mes 19 ans, j'ai fait beaucoup de basse, surtout en live, pour d’autres artistes. Après, je me suis mis à composer mes propres chansons.

Qu’est-ce qui t’a marqué alors dans cette formation?

Je me souviens d’un de mes professeurs en particulier, David. C’est lui qui m’a poussé à la mort depuis que j’ai six ans. On se parle encore aujourd’hui. Quand j’ai voulu arrêter la guitare électrique pour la basse, il s’est mis à la réviser pour me l’apprendre parce qu'il n'y avait pas de prof de basse au conservatoire. Il me donnait des cours de basse sur une guitare électrique. C’était gettho. Et puis, à 16 ans, je lui ai dit que je voulais être musicien professionnel. Il m’a fait bosser les concours pour rentrer au conservatoire de Paris.

J’ai cru comprendre qu’une autre amitié a compté dans ton parcours, celle avec Samuel. Tu peux nous parler de lui?

Sam, c’est mon meilleur pote. On a commencé la musique ensemble. Quand je suis rentré au collège, j’ai commencé la basse. Je voulais absolument monter un groupe de rock pour faire comme dans les séries. Un jour, j’ai fait le tour de la cour de récré pour demander si quelqu’un jouait d’un instrument afin de le recruter dans mon groupe. Je suis tombé sur Sam qui m’a dit qu’il faisait de la batterie. Son père était batteur, il connaissait un studio d’enregistrement, le Liberty Rock. On y a joué toute une après-midi et depuis on ne s’est pas lâché. On est rentré au conservatoire de Paris ensemble. Aujourd’hui, c’est mon partenaire de scène.

Crédits : Eva Wang

Qu’est-ce qui te plaît dans la basse?

Je suis tellement connecté à cet instrument. C’est le moyen d’expression le plus fluide entre mon cerveau, mes émotions et l’extérieur. Petit à petit je veux introduire la basse dans mes lives. C’est ce que j’ai fait à la Boule Noire.

Ce concert, c’était ta première scène en solo. Comment ça s’est passé?

J’appréhendais beaucoup de ne plus me cacher derrière mon instrument. Avant, j’accompagnais les artistes, donc j’ai dû faire le travail de me dire « maintenant c’est moi ! ». A la Boule Noire, on a construit le spectacle comme un fil rouge avec une intro et une fin et ça permet d’aller plus loin dans le récit. Un peu comme un film, je suis passé d’acteur à réalisateur. Avec Sam et Raphaël, un autre ami du conservatoire qui est guitariste, on s’est tué sur la préparation pour ne plus avoir à réfléchir le jour J. Sur scène on a tout lâché, c’était génial !

Ce nouvel EP est un beau mélange de genres. Au niveau de l’écriture, par quoi as-tu été influencé ?

Ce qui m'a le plus marqué pendant l’écriture de ce projet, c’est la folk des années 2000 comme Joni Mitchell. J’ai beaucoup écouté des groupes de rock comme Fleetwood Mac. Après je suis tombé dans l’indie avec Bon Iver. J’ai aussi découvert toute cette scène actuelle à Los Angeles comme Dijon, Matt Champion, Mk.gee, tous ces gars qui ont un son unique et qui arrivent à modifier toutes ces influences américaines vintages.

Comment nourris-tu tes idées et influences hors des carcans musicaux ?

Je vais voir beaucoup de films. Je me souviens que pour ‘Le Mur du salon’, qui est une chanson qui parle de mon frère qui donnait des coups de poing dans le mur de notre salon, j’ai été inspiré par ‘L’Amour Ouf’ de Gilles Lellouche. Il y a une scène dans laquelle le personnage principal, Cloter, prend un vase et le jette par terre pour attirer l’attention de son père. Et son père lui court après dans toute la maison. Ça m'a fait penser à mon frère. J’ai vécu ce sentiment, quand t’es petit, de ne pas réussir à t’exprimer. Ton mal-être dû à un manque d’amour ou une profonde solitude, se transforme en violence. Tu en viens à casser ton environnement.

Qu’est-ce que t’aimes dans le cinéma?

J’aime le cinéma ouvert, contrasté, contradictoire qui me permet de réfléchir. Je suis allé voir ‘Bugonia’ de Yorgos Lanthimos. J’adore ce réalisateur. J’aime le fait qu’il aille dans plein de directions sans forcément te donner une clé de lecture. J’étais aussi marqué cette année par un film qui s’appelle ‘Valeur sentimentale’ de Joachim Trier qui a beaucoup fait écho à mon projet. Il y a un autre film qui a inspiré la fin du ‘Mur du Salon’ : c’est ‘Bird’, de Andrea Arnold, qui met en scène un personnage énigmatique qui est à la fois humain et oiseau. Il y a un mélange entre réalité et imaginaire. Ce mélange m’a inspiré musicalement pour l’outro du ‘Mur du Salon’.

Dans ce morceau justement il y a une violence indicible. Qu’est-ce qui t'a motivé à l’écrire?

J’essaie de me forcer à être vulnérable, c’est ce qui me touche dans l’art des autres. Je n’ai pas envie d’être tiède dans mon art, d’être sur la retenue, parce que c’est quand tu vas au fond de tes idées et de tes sentiments que tu touches du doigt l’intemporel. Finalement, c’est une histoire très personnelle mais le fait d’avoir creusé loin dans ce sentiment le rend universel. On s’identifie. Et puis, c’était aussi une chanson pour mon frère parce qu’on n’a pas grandi en se disant les choses. C’est égoïste, mais c’est ma façon de créer un contexte qui va me forcer à briser un silence.

Elle était comment ton enfance?

J’ai le sentiment d’une enfance contrastée. Toute la partie ‘Le Mur du Salon’ c’est un moment où je vivais avec mon père et mon frère cadet dans le 20ème arrondissement de Paris. J’ai de bons souvenirs de cette période-là parce qu’on était libre. Très tôt, j’ai aussi eu beaucoup d’interrogations sur mon métier parce que je savais que je voulais faire de la musique. Ce qui n’était pas bien reçu dans ma famille. Très tôt, j’ai commencé à faire des jam au New Morning ou au Baiser Salé. J’ai rencontré Swali MBappé, un des meilleurs bassistes au monde, qui a proposé de me donner des cours. J’étais comme un fou, c’était mon idole. Ce sont des moments hyper forts et privilégiés que je ne pouvais pas partager avec mon entourage parce qu’ils me disaient que je ne pourrais pas vivre de la musique.

Pourquoi parler de cette période de ta vie précisément ?

Ce n’est pas volontaire. Le sentiment qui me touche le plus dans la musique, c’est la tristesse. Donc naturellement, je vais me tourner vers de la mélancolie, de la nostalgie par rapport à l'enfance. Un peu comme si le fait de m’exprimer avait permis de le faire sortir de moi. Maintenant, j’ai envie de faire plein de choses différentes et d’aller beaucoup plus loin.

Cet EP laisse une grande place à l'acoustique. Quelle a été ton approche vis-à-vis des instruments physiques ?

Avec mon producteur, Florian Fourlain, on s’enferme dans des studios pendant des semaines pour faire nos chansons. On imagine tous les éléments de la pièce comme des instruments. On enregistre de plein de manières différentes : avec un iPhone posé dans un coin de la pièce, avec des micros de machines bizarres qu’on fait passer dans d’autres machines pour obtenir un son irremplaçable. Il y a plein de drums qu’on a frappé sur des tables ou sur le sol. J’ai un rapport aléatoire avec les instruments parce que je ne veux pas réfléchir. Je veux que ce soit une expérimentation. C’est aussi une manière pour moi de documenter ma vie. Parfois, j’écoute mes chansons d’il y a deux ou trois ans et ça me rappelle un souvenir. Dans l’EP, il y a un son qui s’appelle ‘Emmy’. Dedans, on entend une guide qui parle. On était en train de chercher un lion dans une réserve naturelle et j’enregistrais parce que je documentais mon voyage en Afrique du Sud.

Dans le clip de ‘On dansera encore’, tu es parti au Burkina Faso, dans le village de ton père. Peux-tu me raconter ce choix ?

Je voulais quitter Paris. Avec la fin de mon groupe Yahir, c’était comme un monde qui s’arrêtait et je voulais voir ailleurs, retrouver quelque chose de central. Je suis donc parti au Burkina Fasso parce que mon père vit là-bas. Je voulais revenir à l’essentiel et m'ancrer dans le futur. En même temps, j’avais une volonté de montrer ce pays de manière plus moderne. On est habitué à voir des images de l’Afrique de l’Ouest fantasmées par un regard occidental. La réalité est différente. Je voulais apporter un regard plus moderne sur l’Afrique, donner une image plus poétique du Burkina Faso. Il y a là-bas une beauté qu'on ne filme pas.

Tu représentes aussi beaucoup d'intérieurs de maison dans tes clips. Qu’est-ce que ça évoque pour toi?

J’essaie de reproduire à chaque fois des souvenirs de quand j’étais petit. Quand on a choisi les maisons pour tourner le clip du ‘Mur du Salon’, on avait ce critère de ressemblance avec mon appartement d’enfant. C’est une reconstitution de mes souvenirs.

Crédit : Moïse Luzolo

Il y a une simplicité dans le rythme, dans l’utilisation d'acoustique, dans les thèmes abordés. Ce cheminement vient-il d’une contrainte liée à l’espace intérieur ou d’un travail de recherche plus profond ?

Je pense que ça vient des deux. On ne réfléchit pas nos productions. Ce ne sont que des hasards et des accidents. Mais, il y a aussi une volonté d’avoir un message clair dès les premiers morceaux. Je voulais sortir de mon environnement, sortir de Yahir et me présenter de la manière la plus simple possible. Dans les toutes premières chansons que j’ai composées en sortant de Yahir, je me cachais beaucoup : je mettais des effets sur ma voix, beaucoup de distorsions dans les instruments. Il y avait moins ce côté simple. Je me posais beaucoup de questions sur le texte parce que je voulais impressionner. J’ai déconstruit ça petit à petit : je ne suis ni en compétition avec moi-même, ni avec mon groupe ou mon passé. Je ne veux pas arriver avec quelque chose de plus fort ou de plus impressionnant, mais de plus authentique, plus proche de moi et plus réel. Quand j’ai compris ça, j’ai tout supprimé. Faire simple, c’est aussi dur parce que c’est prendre le risque de se dévoiler.

Dans ‘La Nuit’, j’ai la sensation qu’il y a un il y a quelqu’un en feat avec toi?

C’est simplement ma voix avec un pitch très léger. Les techniques de pitch que j’utilise ce n’est pas vraiment du pitch. J’enregistre les morceaux plus lentement. Par exemple un morceau au 140bpm, je vais le ralentir et l’enregistrer à 120bpm et après je le remets à une vitesse de 140bpm du coup la voix naturelle que j’avais à 120bpm est accélérée et donc le pitch augmente. C’est comme ça que j’ai fait pour la plupart des chansons.

Et après cet EP, qu’as-tu prévu pour la suite ?

On a un festival le 23 janvier (l’entretien a été réalisé en amont, ndlr), l’Hyper Weekend. J’ai grave hâte parce que j’adore l'acoustique de cette salle : c’est dans les studios 104 de la maison de la radio. Sinon, pas mal de premières parties en 2026 et d‘autres concerts qui vont arriver.

Steve Ibrahim joue en concert à La Maroquinerie, le 10 mars prochain.

Propos recueillis par Aurélia de Spirt

Précédent
Précédent

DUCKWRTH : « Quand t’es un mec noir qui écoute du punk, on te qualifie d’alternatif »

Suivant
Suivant

Shungu: “J’ai appris que Mike et Liv.e écoutaient ma musique en bossant avec eux”