Shungu: “J’ai appris que Mike et Liv.e écoutaient ma musique en bossant avec eux”

Archiviste est un métier précieux. Dans le domaine de la culture, et dans la musique en particulier, mille tâches incombent tant aux prêcheurs d’une scène illustre qu’aux dénicheurs infatiguables. Entre ces eaux, une myriade de producteurs, dans la lignée des légendes J. Dilla ou Madlib, se sont construits une solide bibliothèque pour mixer, sampler ou simplement découvrir de nouvelles sonorités. Plus jeune, il découvre la matière avec une MPC 2000XL; machine dont il utilise toujours le même modèle; et créé ses premières productions. Quelques bribes de collaborations avec des rappeurs de la scène bruxelloise, dont L’Or du Commun, se font. Mais, l’important est ailleurs. Parmi la vague de producteurs indépendants à rejoindre SoundCloud durant la précédente décennie, Shungu se fait un nom grâce à une esthétique soulful et lofi. Sans le savoir, il y cotoie alors des artistes qui viendront mailler son second album “Faith in The Unknown” près de dix ans plus tard, parmi lesquels Mike, Liv.e et Pink Siifu.

De quelles réflexions est né le titre de ce disque ?

Ce sont des mots qui ont résonné en moi, qui représentent le moment où j'ai construit l'album. Je me suis tatoué les deux mots (‘Faith’ et ‘Unknown’) sans savoir que ça allait devenir le titre. Je pense que ça vient des difficultés que j'ai pu traverser et du fait que j'ai continué à croire et investir dans ma musique malgré tout. Il résonne encore bien aujourd'hui par rapport au climat politique mondial.

D’où vient ce sample sur le morceau “The Devil Might Want Me Gone” qui reprend ces exacts mots ?

L'album commençait à se finir et je cherche donc des samples comme toujours. A un moment, je ne sais plus pourquoi mais je me dis que ça pourrait être une bonne idée de taper le titre du disque pour voir si je tombais sur quelque chose d’intéressant. J’ai trouvé ce prêche de gospel en ligne, je l'ai samplé et j'ai essayé de le retrouver une semaine ou deux semaines après et il avait disparu. C’était un signe, je suis arrivé au bon moment. Il correspondait trop bien. Il n'arrêtait pas de répéter le titre donc ça m'a parlé et puis ça me permet de lier les tracks entre elles et de donner un sens à l’album. Je ne contrôle pas ce que les rappeurs écrivent sur les morceaux, je ne leur ai pas donné de thème, mais ce thème, que tu le veuilles ou non, va ressortir de n'importe quel texte. C’est lié à la condition humaine. On est tous sur trre, on essaie tous de trouver un sens à notre vie.

Il y a une très belle sélection d’artistes qui maillent une scène soudée. Dans la construction de cet album, comment as-tu fait tes choix ?

La plupart sont devenus des amis ou des artistes dont je suis fan, donc ça s’est fait assez naturellement. J'étais excité de faire cette fusion avec ce que je peux apporter dans ma musique et tous les artistes que j'admire énormément.

Le fait d’avoir produit pour eux en amont t’a aidé ?

Complètement, ça a même un peu été ma stratégie. Avant même de leur proposer quelque chose pour ma tape, il fallait que je produise pour eux. Certains l’ont fait d’eux-mêmes, comme MIKE, en me proposant un swap (le morceau n’est finalement pas sorti sur l’album en raison de nœuds juridiques entre les labels, ndlr). Comme ça ne s’est pas fait, on a demandé au label de MIKE si c’était possible de faire un EP sur leur label. Ils ont accepté et il va arriver prochainement. Je ne pouvais pas rêver mieux. J’ai un album avec Rejjie Snow aussi en début d’année, donc beaucoup de belles choses qui arrivent.

Comment te vois-tu exister à l’intérieur de cette scène ?

C'est vraiment ma scène. En tout cas, je me considère comme dans cette scène. Je pense que les gens qui ont vécu cette période de SoundCloud ont un œil un peu différent, parce qu'en fait tous ces gens là viennent presque tous de cette époque SoundCloud, où on se connaissait tous sans se connaître. Mike et Liv.e écoutaient ma musique quand il était plus jeune. Je ne le savais pas avant de bosser avec eux. C'est comme ça que les liens étaient déjà établis aussi avec (Pink) Siifu et d’autres artistes.

Ensuite, comment se sont faites les connexions pour bosser ensemble ?

Je les ai rencontrés en personne. Quand j’ai voyagé aux Etats-Unis, j’ai rencontré Siifu, je suis retourné à Los Angeles j’ai pu voir Navy Blue. Liv.e ou Mike, quand ils passent en Belgique, ils viennent à la maison. Maintenant, dès qu'ils sont en tournée, ils viennent et je leur fais écouter de nouvelles prods. C'est la famille, ça se passe très organiquement. Il commence à y avoir de plus en plus d’intérêt pour cette scène.

Parmi eux, Pink Siifu est présent sur plusieurs morceaux. Peux-tu me parler de votre rencontre et du lien qui vous unit musicalement ?

Quand j’ai rencontré Siifu pour la première fois, il n’était pas encore connu et maintenant il a réussi à faire son trou. On a commencé sur SoundCloud chacun de son côté, avant de se donner du respect mutuel. La première fois que j’ai voyagé aux Etats-Unis, à Auckland, on devait jouer à la même soirée. Puis, on s’est finalement vus en sortant de l’aéroport. On a passé deux, trois semaines ensemble là-bas puis on est devenus potes. On faisait beaucoup de séances studio. Depuis, je lui envoie des prods. Il m’a toujours soutenu, encouragé, sans rien demander en retour. Il m’a toujours traité d’égal à d’égal. C’est quelqu’un de très généreux mais aussi qui sait poser sur n’importe quelle prod, il va freestyler dessus.

Comment est né le morceau avec Liv.e ?

Je lui avais préparé un pack de prods quand j’étais à Londres. On était ensemble en studio, elle est rentrée à l’hôtel pour écrire. J’étais en pleine session avec Contour et Astronne quand elle est revenue, la session s’est arrêtée. On est tous sortis du studio quand elle s’enregistrait. C’est le genre de sample où je savais que ça allait être fait pour elle.

Où vas-tu dénicher tes samples ?

J’ai un gros rituel. J’écoute plus de musique que je passe de temps à en produire. Quand tu samples, il n’y a pas de recettes. Aujourd’hui avec internet tu peux passer des heures à chercher le sample parfait, que tu ne trouveras jamais mais tu en trouveras des bons (rires). J’utilise beaucoup Discogs et YouTube pour dénicher. Je me laisse surprendre, ça peut venir à n’importe quel moment. Par exemple, une guitare qui va sonner complètement folk et qui va me toucher. Vu que ça me touche, je vais le looper.

Gardes-tu toujours un œil sur le rap francophone, notamment belge ?

Je ne vais pas te mentir, le rap, en général, je n’en écoute pas beaucoup, à part les artistes de cette scène. Je garde un œil néanmoins sur le rap français, en me disant qu’il y aura peut-être une opportunité à saisir. Je n’ai pas trouvé encore quelqu’un avec qui travailler. Je suis passé par le rap français, j’ai tout écouté, tout aimé, désormais j’ai une esthétique assez précise de ce que j’aime et si ça ne correspond pas, je n’y vais pas. 

En préparant cet entretien, j’ai réécouté les premiers morceaux sur lesquels tu es cité comme producteur. On retrouve notamment l’Or du Commun.

C’est l’une de mes toutes premières collaborations, je venais d’avoir ma MPC. C’était le tout début. J’étais censé même produire leur premier album, avant de partir en vacances.

Comment ta méthode de travail sur ta MPC a évolué depuis ?

J’ai tout appris sur ma MPC, je l’utilise encore. C’est un super outil. Je n’ai plus la même, mais c’est le même modèle qu’à mes débuts. Ça a conçu mon workflow, la manière dont je conçois la création musicale. Parfois, il m’arrive désormais de passer directement sur Ableton parce que j’ai une idée claire de ce que je veux faire et ça me prend moins de temps. Je reproduis des choses sur Ableton grâce à tout ce que j’ai appris dessus néanmoins.

Tu parlais précédemment des artistes qui t’ont marqué. Quels sont les producteurs qui t’ont mis dedans également à l’époque ?

Je pense directement à J Dilla et Madlib. Puis, il y a Knxwledge aussi à une autre période de ma vie. Après avoir étudié leur musique, j’ai pris le pli d’écouter plus de musique du monde entier, de la musique cubaine à l’Uruguay.

Dans un précédent entretien, Madlib parlait de son désir de toujours diversifier son écoute pour lutter contre le sentiment de lassitude. Qu’en penses-tu ?

Si tu ne te mets qu’à sampler de la soul, il y a un moment où tu vas saturer. T’as envie d’aller voir ailleurs et c’est ça qui est génial en tant que beatmaker. Plus tu avances et plus tu dois te forcer à ouvrir ton esprit et te laisser surprendre par des trucs que tu ne penses pas aimer. Ce qui t’ouvre à d’autres genres. Je pensais que je n’aimais pas la folk, je suis tombé sur un morceau et ensuite je me suis mis en quête de trouver de nouveau ce que j’aime dans la folk. On peut toujours se faire surprendre.


Propos recueillis par Arthus Vaillant

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