DUCKWRTH : « Quand t’es un mec noir qui écoute du punk, on te qualifie d’alternatif »
Avec All American F*ckBoy, sorti en 2025, le rappeur et chanteur américain Duckwrth se penche frontalement sur la masculinité toxique et brosse le portrait du « fuckboy » qu’il admet avoir été pour mieux affronter ses propres démons. Un projet hybride, entre hip-hop, rock alternatif et R&B psychédélique, où l’artiste s’aventure sans complexe dans le mélange des genres pour façonner une signature singulière. Nommé aux Grammy Awards 2026 dans la catégorie Meilleur album immersif, Duckwrth revient tout juste d’une tournée européenne couronnée de succès.
Tu as passé le mois de décembre sur les routes européennes avec ta tournée All American Freak Show Tour. Tu es passé par l’Allemagne, l’Autriche, le Royaume-Uni… et Paris, à la Bellevilloise. Comment était ton public français ?
Incroyable. Vraiment. C’est l’une de mes meilleures dates de toute la tournée européenne. L’énergie du public français était dingue, la scène parfaite, salle comble… Le public a tout donné. Ça reste l’un de mes plus beaux souvenirs de ce run européen.
Ton dernier album, All American F*ckBoy, tranche avec tes disques précédents : plus brut, plus intime, plus conflictuel aussi. Comment as-tu réussi à atteindre cette vulnérabilité ?
J’avais besoin d’être brutalement honnête avec moi-même. J’avais des choses à régler, surtout dans ma vision des relations amoureuses. La peur de l’engagement, c’est mon grand thème. J’arrive toujours à un point où la peur me stoppe net. Cet album, c’est ma propre introspection, sans filtre, pour comprendre d’où viennent mes problèmes. Mon manager m’a mis au défi : “Écris là-dessus, dans ta musique.” Et au fond, beaucoup de gens vivent les mêmes peurs. J’avais besoin d’un paysage sonore agressif pour accompagner ça, quelque chose comme le rock alternatif. Un genre frontal, direct. Parce que ça parlait de témérité. La témérité d’être un fuckboy, d’assumer ses contradictions.
Comment atteint-on un tel niveau d’honnêteté ?
C’était juste le bon moment pour moi. Un moment-clé. Tu sais, quand t’arrêtes pas de te prendre des murs et qu’un jour tu te dis : “Le seul moyen, c’est de détruire ce mur, pierre par pierre.” C’est devenu le thème de ma vie. Alors, j’ai écrit sur tout ce qui me ralentissait. Le plus honnêtement possible. Même si j’allais être jugé. J’ai dû faire confiance au processus.
Le rock t’a toujours accompagné, mais sur cet album, tu l’assumes ouvertement, visuellement et musicalement. Tu as pensé le genre avant le concept, ou l’inverse ?
J’ai d’abord voulu faire un album alternatif, rock alternatif. C’était ma première décision. Le thème, lui, est venu après.
Tu es un artiste aux métamorphoses constantes : hip-hop, soul, house, rock… La crainte de perdre ton audience en route a-t-elle traversé ton esprit ?
J’ai toujours écouté mon cœur. Il faut avoir confiance en soi, et avoir la foi. Bien sûr, il y a des personnes qui ne sont plus aussi fans de moi qu’avant parce que je ne suis plus seulement un artiste R&B. Mais ceux qui sont restés ou qui m’ont découvert plus tard, je pense que ça a renforcé quelque chose entre eux et ma musique. Je compte rester un moment dans une sorte d’univers rock-soul. Donc c’est un peu la première étape. Je pense que la première étape est toujours la plus difficile. Et ensuite, à partir de là, tu deviens plus à l’aise à expérimenter d’autres choses.
Il y a 10 ou 20 ans, tu penses que tu aurais pu passer d’un genre à l’autre avec autant de liberté ?
On a toujours eu des artistes qui mélangeaient les genres. Mais, Internet a tout changé. Aujourd’hui, tu peux te créer ta fanbase, partager ta musique directement. Tu n’es plus coincé par un label qui veut te ranger dans une case. L’industrie, elle, reste encore frileuse : mélanger les genres, ça complique le marketing, les playlists. Mais pour moi, c’est logique de le faire. Je dois ça à mes prédécesseurs. Prince, par exemple. Il a mélangé les styles comme personne. Il faisait certains des meilleurs solos de guitare du monde. Et pourtant, on ne le voyait pas comme un artiste rock, alors qu’il les bat tous ! Je me demande toujours : “Comment être à la hauteur ?” Alors j’ose. Je casse, je mélange. Break and blend.
Dans ton travail, tout passe par le son, le visuel, l’esthétique, les performances. Tu contrôles énormément ton univers. C’est une façon de rester honnête et indépendant dans ton art ?
Oui, j’ai étudié le design graphique. Le visuel, c’est mon autre langage. Même si je critique les réseaux sociaux, c’est aussi un espace où je peux montrer cette dimension-là. Et il faut que je fasse attention, car je suis un peu control freak (rires). Je veux contrôler mon récit : le son, le visuel, l’énergie, la spiritualité… c’est un tout pour moi, c’est du 360°. À la fin, ce qu’il reste, c’est la manière dont les gens ont vécu le moment. La manière dont ils se souviennent de toi, tu vois ? Donc pour moi, le plus important, c’est de m’assurer de proposer les meilleurs shows possibles.
D’où viennent tes inspirations ?
Je me renseigne et je lis beaucoup. Je décortique les mouvements artistiques, les époques, la mode, les textiles, les matières… Je prends tout ça, j’en fais mon langage.
Alors, quels mouvements artistiques t'ont inspiré pour cet album ?
Le Royaume-Uni des années 1970. New York dans les années 1980. Le mouvement punk, surtout entre 1977 et 1985.
Tu as choisi l’acteur LaKeith Stanfield pour narrer l’album. Pourquoi lui ?
Je me considère comme “alternative black”. Et dans le monde du cinéma, le roi de cette vibe, c’est LaKeith, sans hésiter. On se connaît via la scène de Los Angeles. Je lui ai juste envoyé un message : “Tu voudrais narrer un album ?” Je le lui ai fait écouter. Il a dit : “Oh mon dieu, j’adore !” Il a une approche presque method acting dans sa manière de travailler ses rôles. Quand il est sur un tournage de trois mois, il disparaît pendant trois mois, il reste dans son personnage. C’est fou. Ce n’était pas évident de se mettre d’accord sur des dates pour enregistrer ensemble, mais on a réussi.
C’est quoi, pour toi, être un “artiste noir alternatif” ?
Pour moi, c’est juste être un humain normal. Mais à cause des stéréotypes, l'archétype de la “blackness” reste très limité. Donc quand t’es un mec noir qui écoute du punk, du rock, qui crée hors des cases… on te qualifie d’“alternatif”. C’est fatigant, mais je connais les règles du jeu maintenant. Pareil pour les playlists : ils doivent savoir où te mettre. Je ne rentre ni totalement dans R&B, ni dans rap, ni dans rock, donc ils me mettent dans “alt”. Peu importe. Tant que les gens peuvent écouter ma musique. Moi, je me sens juste… humain. Un humain qui vit, qui aime l’art, la musique, la nourriture. C’est tout.
Quel sera le thème de ton prochain disque ?
Je vais vers le romantisme. Vers ce qui arrive quand tu n’as plus peur : plus peur d’aimer, plus peur de t’engager. Quand tu laisses tomber ces murs. Je veux explorer ça dans un univers rock & soul. Explorer l’énergie infinie que les humains échangent entre eux, du plus subtil au plus intense. J’observe la vie sous un prisme romantique : les regards, les connexions silencieuses, cette électricité qui naît avant même les mots… C’est ça, mon prochain terrain de jeu. Tomber amoureux de la vie elle-même.
Propos recueillis par Nejma Bentrad