Zach Zoya et High Klassified : à la conquête du R&B québécois
Après un premier album paru en 2018, Zach Zoya et High Klassified dévoilent Misstape II, aux sonorités R&B. De passage à Paris, le binôme se livre sur son évolution musicale et sa vision de la scène québécoise.
Vous avez enregistré Misstape II en quatre jours. Diriez-vous que c’était une contrainte créative ou la résultante de l’alchimie qui existe entre vous ?
Zach Zoya : Au départ c’était une contrainte de temps. J'habitais à Los Angeles et je voulais travailler en personne. À force c’est devenu un challenge.
Zach, tu as publié une vidéo sur Instagram dans laquelle tu écrivais “POV : High Klassified la personne la plus chiante avec qui travailler”. C’est comment de travailler avec lui ?
Zach Zoya : High Klassified c’est un micro-manager. On s’agace en studio mais en vrai on n’a rien besoin de s’expliquer. Quand il m’envoie une prod je vais toujours avoir des idées. Je suis ouvert aux critiques et aux commentaires sur mon travail.
High Klassified : On connaît chacun nos positions dans ce qu’on fait, mais aussi nos forces. Si je suis chiant, c’est parce que je sais à quel point il peut pousser sa voix.
Qu’est-ce que vous vous apportez l’un l’autre dans ce projet ?
Zach : Le style de High Klassified se reconnait par ses accords et par ses drums. Je viens du rap mais maintenant je chante beaucoup, principalement du R&B, donc ça me permet d’avoir un son plus niché.
High Klassified : En tant que producteur, je sais que mon beat est incomplet tant qu’il n’y a pas de voix dessus. Avec Zach, c’est un boost constant de dopamine. J’ai jamais été déçu de la façon dont il a posé sur mes sons.
Zach, pourquoi cette transition du rap au chant ?
ZZ : J’ai commencé la musique à 15 ans. Jouer ce personnage du rappeur cocky, ça m’a donné confiance en moi. J’ai toujours chanté à côté mais ça me faisait me sentir plus vulnérable. À force, j’ai proposé de plus en plus de chant.
Misstape II est complètement à l'opposé de ce que tu décris, avec une atmosphère feutrée et intimiste. Pourquoi cet album reste dans la continuité du premier ?
ZZ : Ça reste dans la lignée de ce qu’on fait ensemble avec High Klassified. Dans Misstape I, il y avait des chansons rap mais d’autres plus loungy et sensuelles, qui ressemblent plus à l’énergie de ce deuxième chapitre.
HK : Je pense qu’on grandit avec la musique qu’on fait. Avant on était plus jeunes, moi j’étais DJ, donc on faisait des sons pour danser. Maintenant j’ai 33 ans. Je consomme de la musique quand je conduis ou pour me relaxer.
ZZ : Tous ces gens qui ont grandi avec nous sont rendus à ce point-là aussi de leur vie. Pour moi, il y avait une virgule à la fin du premier, mais c’est la continuité d’une même histoire.
De quelle manière, ce projet surfe sur la vague d’un renouveau du R&B ?
HK : Le R&B revient à la mode mais ça fait très longtemps qu’on en fait. On appelait plus ça du R&B parce que tout était mélangé. Avec la voix de Zach on pouvait se lancer dans un projet plus sexy.
ZZ : Le R&B était devenu underground. L’engouement nouveau pour ce style se concentre en particulier sur la scène française et anglaise. Quelque chose se passe culturellement et collectivement : on est tous un peu sur la même page, donc ça donne envie d’en faire. Personnellement, je suis passée par tous les chemins musicaux pour en arriver là. En rap, j’ai travaillé ma plume, en pop, j’ai travaillé mes structures de texte. Le R&B c’est une belle manière de prendre tous ces outils-là et de pousser mes couches harmoniques avec un ressenti minimal.
ZZ : Les réseaux sociaux ont conduit à concevoir la musique de manière dispersée. Personnellement j’ai toujours été fière de la diversité des genres que je faisais. Là, on voulait ramener l’énergie pour faire un truc bien au lieu d’expérimenter plein de choses.
HK: Ça a marché puisqu’on a jeté que deux ou trois morceaux.
ZZ : Parfois tu peux te tirer une balle dans le pied à essayer de trop varier. C’est ce que je vois dans mon public parfois ils vont venir pour une seule chanson. Sur cet album, si tu aimes un son tu devrais tous les aimer donc le public sera là pour les mêmes raisons.
Ça veut dire que vous choisissez intentionnellement d’avoir un public plus restreint?
ZZ : Avec l’état de l’industrie musicale aujourd’hui, prise dans les algorithmes, penser marketing me semble anti-artistique. Nous, on veut juste faire la musique qu’on aime et les gens vont venir d’eux-mêmes. Avec The Weeknd et Drake, on a une scène et un public R&B déjà établis. On sait qu’on tire pas en sens inverse.
HK : Au départ, Misstape II était un projet symbolique, un clin d'œil à nos fans. Mais dès la sortie du premier single, on a eu plein de nouveaux auditeurs, donc on a pris le projet plus au sérieux en le construisant comme un vrai album.
Vous avez tous les deux travaillé aux États-Unis. Comment ce passage a influencé votre musique?
ZZ : J’ai été désillusionné par la culture américaine. Je voulais toucher du doigt le rêve hollywoodien et rencontrer mes idoles, mais LA est une ville remplie d’inégalités. Quand je suis arrivé aux US, Donald Trump commençait une guerre économique avec le Canada, donc ça me mettait dans une position délicate. Ça m’a aidé à grandir d'enlever ces lunettes roses et de réaliser que ce mirage est plus beau de loin.
HK : Moi je n’y étais pas dans la période où on a fait ce projet, mais ça reste ma principale influence. J’ai grandi avec un mouvement de musique non conventionnelle, dans l'ère SoundCloud. J’ai été banni des États-Unis, donc je me suis concentré sur l’Europe et l’Asie. Je suis pourtant revenu à une période de ma vie où je voulais travailler à l’anglophone.
Pourtant votre album est très francophone avec des artistes 100% québécois et un feat avec Prince Wally.
HK : La collab avec Prince Wally était dans mon projet précédent. Je voulais vraiment faire un mélange anglophone et francophone mais on m’avait fait comprendre que musicalement ça n’allait pas marcher. J’avais besoin de prouver que ça marcherait. À la base on voulait un artiste anglophone pour Beach Body, dans le même style à la new-yorkaise que Prince Wally. C’est finalement tombé sous le sens.
ZZ : C’est un heureux hasard parce qu’il y a des feat américains qui ne sont finalement pas sortis. Je revenais aussi de LA dans l’idée de travailler avec des gens que j’apprécie. Un feat anglophone aurait été plus stratégique pour l’album mais je préférais mettre en avant des artistes comme Gaëlle qui est aussi une amie.
Comment jugeriez-vous la scène R&B montréalaise ?
ZZ : La dynamique de la langue est complexe au Québec. On a ce statut d’enfant bâtard. Notre culture francophone, surtout dans le rap, va être influencée par la France. Notre identité québécoise francophone reste très distincte alors que la culture anglophone ressemble à celle des États-Unis Donc je ne dirais pas qu’il y a un R&B québécois. Mais, c’est ce qu’on essaie de faire.
Est-ce que vous avez des références québécoises tout de même qui ont forgé votre musique?
ZZ : En tant que jeune personne issue de minorités au Québec je m’identifie plus à un Américain qu’à un Québécois À 15 ans, j’écoutais Usher, Chris Brown, Black Eyed Peas, Destiny Child parce que je cherchais des personnes cool qui me ressemblaient physiquement. Je ne l’ai pas trouvé dans la culture québécoise, dont l’identité blanche s'efforçait de m’exclure. Je ne sais d’ailleurs pas chanter en français parce que je n’ai aucune référence de personnes racisées qui chantent au Québec.
HK : Au Canada, tu as une identité R&B mais pas vraiment au Québec. La musique québécoise est vraiment différente de ce qu’on fait et on l’assume à 100 %.
Vous pensez que vous êtes en train de créer une identité R&B québécoise?
ZZ : Forcément. Plus le monde devient hybride, plus on perd l’idée d’avoir une identité ferme. Par ces mélanges, il y a des niches identitaires qui se créent et se renforcent. Le Québec est une petite population, donc à quel point est-ce voué à se spécifier et à prendre de l’ampleur ? À voir…
Avec quelles ambitions partez-vous pour la Misstape III?
HK : On n’a jamais travaillé ensemble sans que ça marche, donc si on décide de faire un troisième projet, on le fait à fond. Pour le prochain, je veux quelque chose de plus construit, plus expérimental. Misstape II c’était un échauffement pour montrer aux gens qu’on était encore capables de faire de la musique ensemble. Mais ce n’est que le début pour moi.
Propos recueillis par Aurélia de Spirt