Nectar woode : « J’adore jouer en live ce que personne ne pourra revoir »
Une carrière déjà riche de quatre disques en moins de trois ans et une patte sonore soul et empreinte de douceur, malgré une envie d’explorer sans cesse, à 27 ans, la chanteuse britannico-ghannéenne trace sa voie dans l’héritage de la soul des années 70 et l’indie britannique. Rencontre.
Cet entretien est issu d’un article à paraître dans le numéro 4 du magazine Shimmya, prévu pour cet automne.
Crédit : Maëlys Jibidar pour Shimmya Magazine
Sur ton précédent EP, tu évoquais une reconnexion avec le Ghana. Qu'est-ce qui l'a déclenchée ?
Ça a clairement été déclenché par une conversation avec un artiste, Jordan Rakei, pendant qu'on écrivait « Only Happen », un single de ce projet. On s'est rendu compte tous les deux que, quand on est métis (lui l'est aussi, moi je suis ghanéenne et anglaise), il est parfois très difficile de se sentir à sa place dans la société, parce qu'on ne peut être ni complètement ceci ni complètement cela. Voilà ce qui a tout lancé. Ensuite, j'ai eu l'occasion d'aller au Ghana pour la première fois avec mon père, ce qui était incroyable. C'était une vraie reconnexion avec mes racines, mais aussi l'occasion d'écrire sur place. On s'est beaucoup amusés.
Et pour ce nouveau disque, avais-tu un point de départ ?
Pas vraiment, justement parce que c'est une mixtape plus estivale. C'était une collection de chansons que j'avais écrites au cours de l'année écoulée, et je me suis aperçue qu'elles parlaient toutes de mon environnement, et de la façon dont il m'apaisait quand je le regardais. Par exemple, quand on marche dans la rue, il y a tant de choses à voir, mais aussi tant de choses qui calment le cerveau quand on traverse beaucoup d'épreuves. Je marchais jusqu'au studio en passant par des rues comme celles-ci, à Londres ou l'équivalent, et je me retrouvais calme au milieu de situations chaotiques. C'est comme ça que j'ai écrit certaines chansons, et ensuite je les ai toutes réunies pour en faire une grande mixtape.
A-t-il été difficile d'en tirer un récit cohérent ?
Je crois que c'est pour ça que j'ai appelé le projet Naturally, tout est venu très naturellement. Mon écriture a probablement été assez homogène sur toute cette année, et j'avais tellement de choses à dire sur ce sujet que, désolée de répéter le mot, tout s'est assemblé naturellement, très bien.
Tu as parlé de l'influence musicale de ton père. Vis-à-vis de ta mère, qu'est-ce qui, dans ta façon de créer, vient d'elle ?
La liberté. Ma mère a beaucoup de liberté dans sa façon de créer, elle travaille dans la mode, elle fait aussi de l'art, et elle est créative dans un univers complètement différent du mien. Mais dès mon plus jeune âge, elle ne m'a jamais freinée dans ma créativité, sous aucune forme. Si tu as envie d'écrire un poème, écris un poème. Exprime-toi, tout simplement. Elle m'a donc montré comment m'exprimer à travers la mode, mais aussi la musique.
Est-ce elle, la première personne à qui tu as montré ta première chanson ou ta première création ?
Oui. Elle me rappelle que j'ai écrit ma première chanson à 3 ans. Apparemment, c'était une chanson sur l'été, ou sur le soleil. Ça paraît logique.
La boucle est bouclée.
Complètement.
Le Royaume-Uni a toujours eu ses chanteurs et chanteuses de soul, mais ta génération a vu émerger des artistes comme Olivia Dean ou Olive Jones. Votre génération semble avoir grandi en comprenant la musique de gens comme D'Angelo. Qu'est-ce que votre scène a hérité de la soul classique, et qu'a-t-elle complètement réinventé ?
Oh, j'adore Olive Jones ! Et très bonne question. Avec la soul, il y a beaucoup de liberté, et personne ne suit vraiment de structure. Dans la pop culture de 2026, c'est différent. Je pense que les réseaux sociaux influencent aussi ce que les gens créent, alors que du temps de la soul des années 70, il n'y avait pas de réseaux sociaux, ils étaient libre d'écrire ce qu'ils voulaient. Si tu voulais écrire une chanson de sept minutes, tu pouvais. Je pense aussi que la musique soul des années 70 s'appuyait beaucoup sur le live et sur de vrais instruments. C'est ce que je retiens d'eux.
Te souviens-tu des premières voix que tu as essayé d'habiter quand tu étais plus jeune ?
Lauryn Hill, d'abord. Je lui trouvais une voix très claire. J'avais regardé son MTV Unplugged, il y avait beaucoup de poésie, tous les mots étaient limpides, et ça te touchait en plein cœur. Donny Hathaway aussi. Donny Hathaway, Lauryn Hill, et parmi les artistes actuels dont je suis obsédée, Cleo Sol, SAULT, Little Simz, tout cet univers, et Michael Kiwanuka. Je trouve qu'ils sont tellement doués pour faire passer des messages clairs tout en te faisant du bien.
À quel moment as-tu senti que ta voix cessait d'être de l'imitation ?
J'ai appris des accords en apprenant des reprises. J'ai fait beaucoup, vraiment beaucoup, de reprises, et c'est en écrivant davantage de chansons pour moi que j'ai trouvé ma propre voix, parce que plus tu écris, plus tu comprends ce que tu veux dire, et quel est ton son. Aussi, par rapport à ma voix, au début, j'essayais de chanter en imitant les reprises, et j'ai vu que ce n'était pas fidèle à moi-même. Je ne me sentais pas à l'aise. Alors j'ai découvert qu'en chantant doucement, de façon plus intime dans le micro, sans avoir besoin de crier pour faire passer mon message, la chanson sonnait en réalité mieux.
Y a-t-il une chanson en particulier où tu t'es entendue différemment pour la première fois ?
Peut-être une chanson de ce projet « Wine Into Water ». Elle est très différente, le son est très différent de ce que j'ai fait jusqu'ici, mais j'ai hâte que les gens l'entendent. Elton John est au piano, ce qui était incroyable. C'est une icône absolue, et c'était un privilège de l'avoir avec moi. J'y aborde aussi des sujets que je n'avais jamais traités, notamment le deuil de l'enfance, et l'idée qu'on ne sera plus jamais un enfant. Je me suis inspirée de « Both Sides Now » de Joni Mitchell. Elle l'a enregistrée très jeune, puis de nouveau vers 50 ans. Je me suis dit qu'il y avait là un message bien plus profond.
Elton John t’avait invitée, il y a environ un an, dans son émission sur Apple Music. Entre ce moment et la création du morceau, peux-tu me raconter votre processus ?
Ça s'est fait assez vite. Il m'a toujours soutenue, depuis trois ou quatre ans maintenant. J'avais écrit cette chanson il y a un an, mais ce n'était qu'une démo, et je l'ai gardée un moment. C'est un morceau assez émouvant. Puis j'ai appris qu'on n'avait pas proposé à Elton d'aller en studio depuis longtemps, alors que c'est une icône, il devrait l'être, franchement. Je me suis dit, je vais lui écrire, ça ne coûte rien de demander. C'est ce que je dis à tout le monde, osez, posez votre question, parce qu'on ne sait jamais, ça peut être un oui. Et si c'est un non, vous avez demandé, vous avez essayé. Je lui ai donc écrit, il m'a répondu, et je n'en revenais pas qu'il ait répondu.
Je n'arrive pas à imaginer Elton John en train de taper un mail.
Peut-être que ce n'était pas lui (rires). Mais son équipe a répondu que oui, il était partant. On est allés en studio en janvier, et on l'a fait. C'était super.
Crédit : Maëlys Jibidar pour Shimmya Magazine
Quelle musicienne étais-tu pour la création de cette mixtape, et à quoi ressemblait le processus créatif ?
C'était très amusant. J'adore arriver en studio et travailler les accords, parce que je suis une grande nerd des accords de jazz et de tout ça. Ma théorie est très mauvaise, ne vous méprenez pas, il y a des choses de solfège que je ne comprends pas, mais j'adore les accords. J'adore la façon dont l'harmonie peut te faire ressentir des choses, passer d'un accord très sombre à quelque chose de léger, et la manière dont ça change ce que tu vas dire dans la phrase suivante. J'adore faire ça, et c'est probablement comme ça que j'ai commencé beaucoup de chansons : par les accords.
Ce sont tes accords sur « Stick Fight » ?
Ah non, ce n'est pas moi qui joue ce riff incroyable ! Je voudrais bien. Je dis à mon groupe qu'un jour, je l'apprendrai. Non, c'est un auteur-compositeur qui s'appelle Jay Flew. Il est dingue à la guitare, il a sorti ce riff et on s'est dit : « OK, c'est parti. » Tout était très différent, mais tout part clairement de la musique d'abord.
Dans l'un de tes refrains, tu parles de devenir ta propre meilleure amie au bout de la rivière. Peux-tu me raconter l'histoire de ce morceau ?
Je l'ai écrite il y a longtemps, il y a trois ou quatre ans, avant « Good Vibrations ». Je l'avais toujours dans un coin parmi mes démos. Je l'ai écrite parce que je commençais à entrer dans l'industrie, et que j'avais plein de questions sur mon identité, plein de questions du genre : est-ce que je vais y trouver ma place ? J'en ai parlé à l'auteur-compositeur Jamie Rendell, et il m'a dit : « Pourquoi ne pas se poser toutes ces questions en descendant une rivière ? Et quand tu arrives au bout, tu réalises que tu peux être ta meilleure amie et que tu n'as pas besoin de chercher la validation… »
Est-ce courant, pour toi, de partir de grandes phrases comme celle-là, de les noter sur un tableau pour faire émerger l'idée ?
Ah, tu veux dire quand on écrit ?
Oui.
Parfois, oui. Avec Bad Sounds, les gars de « Good Vibrations », on avait un tableau blanc. Ça fait très ambiance scolaire. On note tous les mots-clés et on part de là. Mais parfois non, je passe par mon téléphone, parce que c'est facile. Je pense qu'aujourd'hui, notre génération est habituée à noter ses idées très vite, et je me suis aperçue que si j'écris à la main, j'oublie ce que j'étais en train d'écrire. Mon attention est limitée. Mais c'est aussi une bonne chose pour nous, non ? Ça veut dire que notre génération peut être créative plus vite, tu vois ce que je veux dire ? C'est positif.
C'est ton quatrième projet en moins de trois ans. Je me demande si le format EP t'attire parce qu'il permet de capturer une saison émotionnelle précise plutôt que de faire une déclaration définitive comme un album.
C'est bien vu, oui, à 100 %. Ça me permet aussi d'expérimenter davantage, de voir ce que les gens aiment. Et je ne veux pas être définie par un seul son. J'ai regardé hier soir un documentaire sur Kylie Minogue. J'avais commencé à l'écouter dans les années 2000, et je ne savais pas qu'elle avait eu toute une carrière avec une musique complètement différente dans les années 80. Je me suis dit, voilà ce qu'est une artiste, quelqu'un qui peut essayer plein de choses différentes. Je ne veux jamais être définie par quoi que ce soit. J'aimerais conquérir différents publics au fil du temps avec différents sons. Je peux tenter un morceau R&B si j'en ai envie, un vrai morceau soul. J'adorerais essayer des choses différentes.
Que peut-on découvrir de tes chansons sur scène ?
C'est ma partie préférée de la musique. J'adore faire des choses en live que personne ne pourra revoir, elles sont propres à ce concert. Les arrangements sont un peu différents, le son aussi. Je pense que quand on vient à un concert, on s'attend à entendre de vrais instruments, pas seulement le morceau enregistré. Je n'aime pas le play-back.
Est-ce que cela a toujours été le cas, ou est-ce quelque chose que tu as construit avec les années de pratique ?
J'ai toujours voulu que les chansons soient différentes en live, mais ça évolue aussi. « Good Vibrations », à force d'être jouée sur scène depuis trois ans, s'est développée comme un morceau de live. Je suis sûre que toutes les autres feront pareil.
Tu as récemment tourné avec Joy Crookes. Qu'as-tu retenu d'elle, musicalement ou sur scène ?
Elle est très posée et très connectée. Dès qu'elle monte sur scène, elle réussit à créer le lien avec le public immédiatement, les gens sont avec elle pendant une heure, et c'est très admirable. Son public est adorable, et on peut apprendre beaucoup sur une artiste à son public. Elle a été géniale, et elle m'a aussi donné de très bons conseils, parce qu'elle est dans l'industrie depuis plus longtemps que moi.
Te souviens-tu d'un conseil en particulier ?
C'est surtout, n'écoute pas les opinions des gens. Le grand classique. Parce que cette industrie regorge d'opinions, et plus tu les ignores et plus tu te concentres sur ce que tu as à faire, plus tu restes toi-même au milieu de tout ce chaos.
Photographie par Maëlys Jibidar
Propos recueillis par Arthus Vaillant