Derrière certains des sons les plus marquants du R&B se trouve un duo de producteurs torontois : Matthew Burnett et Jordan Evans. Matthew a collaboré avec des artistes comme Drake, Giveon et Jessie Reyez, tout en assurant la direction musicale de stars telles que Tyla, Victoria Monét et Kelly Rowland. De son côté, Jordan Evans a travaillé avec Jay-Z, Eminem, Drake et Meek Mill. Ensemble, ils ont également cofondé le label indépendant Golden Child Recordings avec Daniel Caesar. Collaborateurs de longue date du chanteur, ils ont contribué à façonner son univers musical, notamment sur son album Son of Spergy. Complémentaires, ils associent sens de la mélodie et de l’émotion à une approche technique pointue de la production. Au fil des années, ils ont accompagné l’évolution artistique de Daniel Caesar tout en lui laissant l’espace nécessaire pour affirmer sa propre vision. Ils reviennent sur leur parcours, leur collaboration avec le chanteur et leur vision du métier de producteur aujourd’hui.
Vous travaillez ensemble depuis des années. Qu'est-ce qui fait que votre collaboration créative fonctionne aussi bien ?
Matthew Burnett : Jordan et moi avons des façons de travailler très complémentaires. Ce qui me passionne avant tout, c'est la musique elle-même : les accords, les mélodies, les sensations, les ambiances et la composition d'un morceau. Jordan, lui, adore tout ce qui touche aux aspects techniques de la production. Nous aimons chacun des aspects différents du processus, ce qui renforce notre collaboration et la rend vraiment agréable. Nous ne nous marchons pas sur les pieds. Il fait ce qu'il fait, je fais ce que je fais, et lorsque nous réunissons nos contributions, le résultat est beaucoup plus fort, parce que nous travaillons chacun sur les aspects qui nous plaisent réellement. Au-delà du fait que nous sommes de très bons amis, je pense que notre relation s'est d'abord construite autour de notre collaboration créative.
Vous êtes tous les deux nés à Toronto, une ville qui a joué un rôle majeur dans vos carrières. Comment a-t-elle façonné votre approche de la musique et de la production ?
Matthew Burnett : Nous avons eu beaucoup de chance de faire nos débuts à une époque où une quantité incroyable de talents émergeaient en même temps dans la ville, mais aussi dans les banlieues et les environs. Nous revendiquons notre appartenance à Toronto parce que c'est une ville composée de nombreux quartiers et de réalités différentes. Beaucoup d'auteurs-compositeurs et de producteurs venaient des banlieues avant de rejoindre le centre-ville. Nous avons tous contribué à cette scène. Il y avait tellement de talents que tout le monde s'aidait mutuellement à progresser. Nous collaborions les uns avec les autres plutôt que de toujours chercher des partenaires à l'extérieur de la ville. Le moment était vraiment idéal.
Vous travaillez avec Daniel Caesar depuis les débuts de sa carrière et vous avez contribué au développement de Golden Child Recordings. Qu'est-ce qui a été essentiel pour créer un environnement dans lequel Daniel pouvait développer sa propre identité artistique ?
Matthew Burnett : Le fait que Jordan et moi soyons avant tout des créatifs a joué un rôle majeur. Nous avons créé un environnement pour quelqu'un avec qui nous pouvions nous identifier. Nous sommes nous-mêmes producteurs, musiciens et créatifs. Nous voulions créer le genre d'environnement dont nous aurions eu besoin si nous avions été artistes. Comme nous travaillons étroitement avec des artistes tout en étant nous-mêmes créatifs, nous avons pu comprendre ce dont Daniel avait besoin pour s'épanouir, particulièrement en tant qu'artiste indépendant. Nous pouvions comprendre sa façon de penser et de s'exprimer en profondeur, et saisir ce dont il avait besoin pour évoluer.
Crédit photo: Devante Browne
Vous avez occupé plusieurs fonctions sur Son of Spergy, notamment celles de producteurs exécutifs. En quoi votre approche de cet album était-elle différente de celle des précédents projets de Daniel ?
Matthew Burnett : Je ne dirais pas nécessairement que notre approche était différente. Jordan et moi avons l'habitude de combler les manques et de faire tout ce qui doit être fait. Cela fait partie du travail indépendant : nous fonctionnons comme une équipe. Daniel est aujourd'hui un producteur beaucoup plus accompli qu'à ses débuts. Notre implication est donc devenue moins directe dans les premières étapes du processus et dans le travail musical au quotidien. Nous l'aidons davantage à finaliser le projet et à assembler les différents éléments, avec une approche de producteurs exécutifs. Notre démarche consiste essentiellement à lui demander : de quoi as-tu besoin de notre part pour mener ce projet à terme ? Parfois, nous pensons qu'un morceau est terminé, puis il décide de tout reprendre à zéro. D'autres fois, nous lui disons qu'un morceau a besoin de quelque chose, et il n'est pas d'accord. Il s'agit de lui apporter des conseils et de l'aider à achever le projet. Notre degré d'implication peut varier, mais notre objectif reste le même : comprendre ce dont il a besoin et le lui apporter. Il y a aussi énormément de confiance, sur le plan musical et professionnel, mais également dans notre relation de frères et d'amis. Nous ne voulons pas que notre proximité avec un artiste devienne une occasion d'en tirer profit. Nous sommes honnêtes avec Daniel et nous ne ressentons pas le besoin d'ajouter quelque chose à un morceau simplement pour y laisser notre empreinte.
Jordan Evans : Il nous a présenté l'album alors qu'il était déjà bien avancé. Nous avons identifié ce qui, selon nous, devait encore être fait pour le mener à terme, puis nous avons travaillé ensemble sur ces éléments.
Pendant la création de l'album, y a-t-il eu un moment où vous avez réalisé qu'il prenait une direction différente ?
Matthew Burnett : Le processus d'enregistrement lui-même est resté assez constant au cours des dernières années de travail avec Daniel. La véritable différence réside dans les sujets abordés. Il écrit à partir de quelque chose de profondément authentique, en fonction de ce qu'il traverse à un moment donné. Ses expériences évoluent constamment, il réfléchit à de nouvelles choses et il mûrit. C'est là que sa musique évolue. Au fil des années, nous avons développé une méthode de travail très solide lorsque nous nous retrouvons pour produire. Nous sommes à l'aise parce que nous savons comment travailler ensemble lorsqu'il est temps de nous concentrer pleinement sur la musique.
Votre travail mêle le R&B, la soul, le hip-hop et d'autres influences, sans jamais vraiment entrer dans une seule catégorie. Qu'écoutez-vous en ce moment qui influence votre manière de produire ?
Matthew Burnett : En réalité, je n'écoute pas beaucoup de musique, ce qui peut sembler assez drôle. J'ai une très bonne mémoire musicale : je peux entendre un morceau une seule fois et le garder inconsciemment dans un coin de ma tête. Parfois, je crée quelque chose qui me semble familier sans savoir pourquoi. Cela peut déboucher sur quelque chose de nouveau. Mais il arrive aussi que l'on reproduise la musique de quelqu'un d'autre sans même s'en rendre compte. C'est arrivé un jour où j'avais créé quelque chose que j'aimais vraiment. Ma sœur est descendue et m'a demandé pourquoi je faisais un morceau de R&B des années 1990. Elle m'a ensuite fait écouter la chanson dont je m'étais inconsciemment inspiré, et j'ai compris ce qui s'était passé. J'essaie donc de limiter ce que j'écoute, surtout lorsque je suis dans une période de création. Le silence m'apaise, parce que je suis constamment entouré de musique, que ce soit en tournée, lorsque je suis directeur musical ou lorsque je travaille en studio. Quand je m'assieds pour produire, je me sens plus en confiance, car je ne crains pas de reprendre inconsciemment des éléments d'un morceau que je viens d'entendre.
Jordan Evans: J'ai une approche légèrement différente, mais pour la même raison. J'essaie de choisir consciemment ce qui influence mon processus créatif. Je vais écouter quelques albums dans un but précis, plutôt que de simplement lancer des listes de lecture ou de laisser la musique m'accompagner tout au long de la journée. Par exemple, autour de la création de Son of Spergy, j'ai beaucoup écouté Kid A de Radiohead pendant le mixage, parce que j'aimais leur approche du mixage sur cet album. Lorsque je ne suis pas en train de faire de la musique, c'est généralement à ce moment-là que j'absorbe toutes sortes d'influences et que je prends simplement plaisir à être un amateur de musique.
De quelle manière la scène peut-elle faire évoluer des morceaux ?
Matthew Burnett : Les gens vont aux concerts pour entendre leurs chansons préférées, bien sûr, mais aussi pour en découvrir une version en direct. S'ils voulaient entendre exactement l'enregistrement original, ils pourraient simplement l'écouter chez eux. Le public veut vivre la musique différemment. Mon travail consiste à prendre une chanson, son ambiance et son intention, puis à mettre en valeur ce qui est déjà présent. Par exemple, si une chanson est émotive ou mélancolique, je peux créer un arrangement pour la scène qui fait ressortir ces sentiments plus intensément. Je ne dirais pas nécessairement que j'améliore la chanson. Je fais ressortir ce qui existe déjà et je crée une expérience d'écoute plus intense en direct que lorsqu'on écoute le morceau chez soi.
Crédit photo: Devante Browne
Jordan, vous avez récemment rejoint le conseil d'administration de CARAS. Selon vous, que devrait faire l'industrie musicale canadienne pour mieux soutenir les artistes et les professionnels qui travaillent dans l'ombre ?
Matthew Burnett : Je pense sincèrement que l'industrie musicale canadienne offre déjà énormément de soutien aux artistes. Grâce aux différentes organisations et aux programmes de subventions, nous finançons beaucoup de projets artistiques, et pas uniquement dans le domaine de la musique. Nous disposons d'un excellent réseau et, à bien des égards, nous faisons beaucoup avec les moyens dont nous disposons. Le défi, c'est que le Canada ne représente pas le plus grand marché musical. À un certain stade, les artistes canadiens peuvent atteindre un plafond. Pour pouvoir vivre durablement de leur carrière d'artiste ou d'interprète, ils doivent souvent se tourner vers d'autres marchés. Il est difficile de pérenniser une carrière en travaillant exclusivement au Canada, car le nombre de consommateurs de culture populaire et de musique y est inférieur à celui des États-Unis, de l'Europe ou du Royaume-Uni. En rejoignant le conseil d'administration de CARAS, j'espère apporter à l'organisation le point de vue des artistes, notamment dans le cadre de ses relations avec les prix JUNO. Par exemple, comment CARAS peut-elle collaborer avec les artistes pour créer des performances qui correspondent à leur évolution créative et à leur stade de carrière, plutôt que de toujours s'en tenir au format traditionnel des prestations lors des cérémonies de remise de prix ? CARAS soutient également MusiCounts, un organisme qui accorde des financements et des subventions aux enseignants et aux étudiants. C'est une cause importante pour moi, car j'ai grandi en prenant des cours de musique et mon jeune fils commence lui aussi à s'intéresser à son éducation musicale. En définitive, je souhaite apporter mon regard de créateur, de producteur et de gestionnaire d'artistes.
Le métier de producteur a énormément évolué ces dernières années. Quelle est votre définition du producteur de musique en 2026 ?
Matthew Burnett : Je pense que cela relève en partie d'une question de terminologie. Dans le hip-hop, les créateurs d'instrumentales, les beatmakers, sont considérés comme des producteurs à part entière, et ils le méritent. Il existe également le rôle plus traditionnel du producteur, qui consiste à intervenir sur tous les aspects d'un enregistrement : la composition, la production, le mixage, les arrangements, les choix sonores, les textures et le processus d'enregistrement. Pour moi, être producteur aujourd'hui, c'est faire tout ce qui est nécessaire pour mener un morceau de sa conception jusqu'à sa version définitive. Un beatmaker peut créer vingt instrumentales par jour, les envoyer aux artistes sous forme de lots, puis voir ces artistes les transformer en morceaux terminés. Qui sommes-nous pour affirmer que ce n'est pas de la production ? En définitive, un producteur est quelqu'un qui contribue à transformer une idée initiale en un morceau achevé.
Jordan Evans : Je suis entièrement d'accord.
Propos recueillis par Makia Mina