lucy park : « J’ai un TDAH, donc j’ai juste envie de faire tout ce qui me passe par la tête »
Quelques jours après la sortie de son troisième EP, Lucy Park a été prise d’un coup de fatigue. « Toute l’énergie que j’y ai déployée est en train de me rattraper », explique-t-elle en visio. « Mais aujourd’hui je me sens mieux. » Ce 28 août a une saveur particulière pour la chanteuse d'origines japonaise, coréenne et américaine qui voit en ce 6 titres compact un premier écueil construit de bout en bout comme un disque à part entière. Rencontre avec une artiste qui tisse un univers mêlant ingénieusement le R&B et l’alternative.
Il y a quelque chose d’intéressant dans la façon dont tes projets semblent s’articuler autour de périodes très précises de ta vie. GOOD GRACES, par exemple, était étroitement lié au fait d’avoir 25 ans, de déménager de Los Angeles à Londres et de faire face aux conséquences d’une rupture. Comment as-tu pensé ce nouvel EP ?
Cette fois-ci, je me suis lancée avec l’objectif de ne pas trop parler de moi et de mes relations, mais plutôt d’aborder le sujet sous un angle conceptuel. Le disque est censé porter sur la construction de soi et de son identité de ses propres mains, à travers toutes ces différentes formes d’art. Par exemple, l’une des chansons parle de peinture et s’intitule « Paint Me a Dream ». Une autre traite de la couture et des patrons. Une autre encore aborde le dessin, et ainsi de suite. Je me suis bien tenue à ce concept pendant l’écriture, mais, inévitablement, ce que je vivais les jours où j’ai écrit ces chansons s’est glissé dans la musique. Elles ont fini par incarner ce concept, mais imprégnées de l’énergie de ce que je vivais à ce moment-là. Que ce soit une rupture, un conflit entre amis ou de bons moments, tout cela se retrouve dans de petits moments de l’album.
As-tu l'impression d'évoluer au rythme de ta musique, ou ressens-tu parfois un décalage entre la personne que tu es au quotidien et celle qui s'exprime à travers tes chansons ?
Oh, j’aime cette question. Je pense qu’il y a toujours un petit, peut-être pas un décalage, mais un délai. Et cela tient simplement au temps qu’il faut pour sortir la musique. Donc, au moment où j’ai réalisé ce projet, il y a près d’un an, à New York, je me sentais en parfaite adéquation avec lui et il représentait exactement qui j’étais. Aujourd’hui encore, j’ai toujours l’impression que cette musique me représente, et j’ai le sentiment que ce projet m’a permis de beaucoup évoluer. Sur le plan musical, mais aussi sur le plan personnel, parce que je l’ai abordé d’une manière vraiment différente. J’ai composé la musique d’une manière très différente, je me suis plus impliquée dans la production et j’ai pris beaucoup plus de décisions que je n’en prenais auparavant. Cela étant dit, je pense que si j’essayais de réaliser exactement le même projet aujourd’hui, il serait un peu différent. Bien sûr, on traverse des périodes où on est un peu bloquée, où on a le syndrome de la page blanche, mais je dirais qu’elle évolue en même temps que moi. Peut-être que quand je n’évolue pas beaucoup, la musique n’évolue pas beaucoup non plus. Et puis l’inverse fonctionne aussi : ce n’est pas juste une ligne droite. Parfois, elle a même un peu d’avance sur moi, dans le sens où j’écris quelque chose en me disant : « Oh, j’écris juste une chanson sur rien », et je ne fais pas vraiment attention aux paroles. Puis je l’écoute un mois plus tard environ, et je me dis : « Oh mon Dieu, j’ai envie de sortir de cette relation, de déménager ou de faire je ne sais quoi. » Et je ne m’en rendais pas vraiment compte avant de réécouter les paroles. C’est un phénomène psychologique vraiment intéressant à vivre. C’est comme mettre ses sentiments sur papier, enfin, en musique, mais aussi sur papier, et les structurer du début à la fin d’une chanson.
Écris-tu souvent dans ton journal ?
Avant, oui, mais maintenant j’ai un peu l’impression qu’aller au studio, c’est comme tenir un journal pour moi, et écrire, c’est aussi tenir un journal. Je préfère faire ainsi, car ça ne me demande aucun effort. Tenir un journal a toujours été une corvée pour moi, du genre : « Bon, je dois écrire tous les jours, je dois essayer de réfléchir à ce que je vais dire. » Alors qu’avec la musique, je peux juste me présenter, et peu importe comment je me sens ce jour-là, tout ce qui en ressort musicalement, tout ce qui en résulte en termes d’écriture de chansons, est consigné d’une manière différente.
Tu parlais plus tôt du concept derrière ce disque. Quelle forme d’art, en dehors de la musique, t’a le plus aidée ou accompagnée tout au long de cette période de création ?
En fait, je ne suis pas douée en art, mais j’adore créer. J’organise souvent des journées créatives avec mes amies : on prend nos vêtements, on les découpe, puis on essaie de les coudre pour en faire autre chose, ou bien on fait des dessins bizarres dessus, ou encore on brode des motifs. Ce n’est rien de professionnel, rien de très cool, mais j’aime vraiment ce genre de choses : réutiliser des objets, prendre quelque chose de vieux qui ne nous intéresse plus vraiment et le transformer en quelque chose de nouveau. Pour le clip de « Blue Sashiko », j’ai réalisé une couette brodée au sashiko avec ma mère, une très grande couette. On a récupéré tout ce vieux tissu, puis on a réalisé différents motifs de broderie sur toute la surface de la couverture, ce qui nous a pris beaucoup de temps. C’était donc sans doute l’activité artistique la plus concrète que j’ai menée tout au long de la création de l’EP. Je pense que quand on est musicien, surtout un petit artiste, on finit par s’occuper de nombreux aspects de la création. J’adore me lancer dans des projets au hasard, comme des projets artistiques, pour ne jamais les terminer. Je suis vraiment douée pour ça. J’ai donc plein de trucs bizarres à moitié terminés que j’ai commencés, mais on verra bien. Un jour, je les terminerai tous.
Tu as réalisé toi-même le clip de « Touch Control ». Pourrais-tu m’expliquer comment l’idée de ce clip t’est venue et comment s’est déroulé ton processus créatif pour le concrétiser ?
C’était l’idée visuelle la plus forte que j’avais en tête parmi toutes les chansons. Je savais vraiment ce que je voulais. On a discuté avec pas mal de professionnels de la vidéo, de réalisateurs et tout ça, pour essayer de trouver la bonne personne. Et puis finalement, le label et moi, on s’est dit : « Et si c’était moi qui le réalisais ? » Parfois, je peux être vraiment pointilleuse, donc ça m’a semblé logique de m’en charger moi-même. Pour replacer la chanson dans son contexte, elle parle de la technologie et de la façon dont elle nous façonne. Ce n’est pas exactement une forme d’art, mais ça m’a un peu donné cette impression pendant la création de cet EP. J’ai l’impression d’être dans une relation toxique avec mon téléphone. C’est comme ça que le concept est né. Je voulais écrire là-dessus, mais du point de vue du téléphone, sur ce qu’il pourrait penser de moi. Il a un contrôle total sur moi. Il est toujours dans la paume de ma main, toujours prêt à détourner toute mon attention de tout le reste, un peu comme si tu imaginais un partenaire toxique qui te contrôle et te manipule. Pour le clip, j’ai travaillé sur des moodboards, ce que j’adore faire. Je fais souvent ça : je crée plein de moodboards et de présentations créatives. Ça m’amuse d’aller sur Pinterest et de dénicher plein d’idées. D’habitude, je me heurte à un mur et je me dis : « Bon, c’est tout ce qui me vient à l’esprit. » Mais pour celle-ci en particulier, j’étais de plus en plus enthousiaste à l’idée de réaliser cette vidéo, où l’on ne voyait que moi dans cette grande pièce, avec une tonne de câbles éparpillés par terre et ces vieux ordinateurs que j’avais loués dans un magasin d’accessoires à proximité. Je voulais utiliser une technologie d’antan, même si la chanson parle d’une technologie très récente. Je me promenais là-dedans avec l’impression d’être en quelque sorte connectée à tout ça. Puis Daisy, qui travaille au sein de mon label, a fini par me faire des tresses vraiment, vraiment longues. On a fait le lien avec les câbles pour donner l’impression que j’étais branchée à la pièce. J’ai ensuite mis par écrit toutes les différentes images que j’avais en tête et qui représentaient le contrôle par le toucher et la manipulation par le toucher. Il s’agissait simplement de se demander : « Comment faire pour que la chanson prenne tout son sens dans une pièce où je suis toute seule ? » Et je suis super contente du résultat.
Le fait que tu utilises toutes ces technologies anciennes et que tu associes cette forme d’art technologique à l’humain, non pas à l’être humain, mais aux pensées humaines formalisées par la toxicité, rend le tout bien plus dystopique.
Exactement, et je voulais que ça fasse un peu froid dans le dos, mais pas au point de te donner envie de ne pas regarder, juste un peu déroutant, du genre : « Mais qu’est-ce qu’elle essaie de dire ou de faire ? » Tout le monde a apporté n’importe quoi de ce qu’il avait sous la main, et on a simplement tout posé par terre. C’était un peu dingue à voir : on avait tous ces vieux iPhone, qui ne sont d’ailleurs même pas si vieux que ça. Quelqu’un avait un iPod Nano et on se disait : « Je n’arrive pas à croire qu’on utilisait tout ça avant. » Tout ça traîne chez nous. Ça finit juste dans un tiroir. Et pourtant, je ne vais nulle part sans mon téléphone. Je ne peux pas m’imaginer sans mon téléphone. J’essaie d’arrêter, mais c’est impossible.
À propos de ce sujet, y a-t-il eu un moment décisif où tu t’es dit : « À ce moment-là, je veux parler de ça » ? Ou est-ce que c’était, comme tu l’as dit, quelque chose que tu avais observé de ton point de vue pendant des années ?
Juste avant que j’arrive à New York pour ce voyage où on allait passer une semaine à faire de la musique et à travailler sur le projet, Joe m’avait envoyé quelques idées de production qu’il avait commencées. Quand les producteurs t’envoient des prods, ils leur donnent souvent un titre au hasard, juste pour pouvoir les distinguer les uns des autres. Ce fichier-là s’appelait « Touch Control ». Je n’aurais jamais imaginé une chanson intitulée « Touch Control ». Je lui ai demandé pourquoi et il m’a répondu : « Je n’ai aucune idée de pourquoi je l’ai appelée comme ça. » Avant d’arriver à New York, j’ai juste enregistré la mélodie, celle qui est la mélodie principale, sur un mémo vocal. C’était un peu comme une commande tactile dans la paume de ma main. Je l’enregistrais sur mon téléphone et j’étais dans un hôtel capsule où je logeais qui était vraiment très minimaliste. Tout ce que j’avais, c’était mon téléphone, et j’écrivais juste dessus. C’est comme si ça m’avait guidée dans cette direction. C’était l’un de nos morceaux préférés quand on l’a écouté le lendemain. Le titre m’a tout de suite inspiré un couplet ou un refrain. Mais pour le reste, il m’a fallu du temps pour construire cet univers. Et je ne pensais absolument pas, quand j’ai commencé à écrire, que j’écrivais du point de vue de mon téléphone. J’écrivais simplement, sans trop y réfléchir.
Revenons à quelques années en arrière. Au début de la vidéo de « Brighten Days », on te voit enfant, en train de chanter en japonais, avec beaucoup de joie. Penses-tu que cette partie de ton enfance ait influencé la façon dont tu crées ta musique aujourd’hui ?
Tout à fait. Je pense que ça transparaît beaucoup dans mes paroles. Par exemple, j’utilise beaucoup de références japonaises simplement parce que j’ai grandi avec. Je ne parle pas très bien japonais. Mon niveau est plutôt basique. Je l’ai oublié au fil des années. Mais les mots et la terminologie pour désigner les choses sont restés gravés dans ma mémoire. Dans chaque projet, j’ai l’impression de finir par utiliser des mots ou des concepts japonais. Dans celui-ci, il y a la chanson « Blue Sashiko », qui fait référence à une technique de broderie japonaise. Elle parle de coudre et de broder des motifs dans ses relations, puis de les déchirer comme on déchirerait une couture de tissu. J’aurais pu faire une chanson qui parle simplement de broderie ou de couture, mais je voulais que ce soit spécifiquement du sashiko, parce que c’est quelque chose que ma mère fait à la maison. Je n’ai pas composé de musique en japonais, mais ça se retrouve dans les images et la terminologie. Même dans mes clips, par exemple, il y a le clip de « Touch Control », qui n’a rien à voir avec le Japon ou quoi que ce soit de japonais, mais certaines des images que j’utilise sont simplement des objets que j’avais chez moi et qui, pour moi, en donnaient une représentation visuelle, comme un livre de sudoku ou un boulier, que j’ai utilisé à l’école japonaise quand j’étais enfant. J’espère pouvoir un jour faire de la musique en japonais mais je ne sais pas si je serais capable d’écrire sur l’amour.
Quels souvenirs gardes-tu de ton rapport à la musique à cette époque ?
Comme on le voit dans le début du clip de « Brighten Days », à l’école on nous apprenait plein de ces petites chansons qui parlaient de sujets très simples. Celle de la vidéo parle de glands qui tombent d’un arbre. Mais, j’ai toujours trouvé ça vraiment amusant. Mon papa mettait souvent de la musique à la maison et jouait tout le temps de la guitare, donc c’est probablement la combinaison de ces deux choses qui m’a fait aimer chanter. J’adorais le faire devant les films que je regardais, surtout les Disney et tout ce qui concernait High School Musical. En revanche, quand j’étais petite, je ne pensais pas vraiment à faire carrière. Je ne me disais pas : « Oh, je veux devenir chanteuse. » Je me disais juste : « J’adore chanter et faire du bruit. » Et ça m’amusait, tout simplement.
Tu as vécu et créé dans trois villes aux énergies très différentes : Los Angeles, Londres et New York pour ce dernier EP. Quelles différences y as-tu notées en matière de créativité ?
J’adore Londres, et j’adore la scène créative d’ici. Je trouve que c’est nettement plus petit, mais que ça donne l’impression d’être plus soigné. Il y a davantage de petits groupes de genres et de personnes très pointues, et je pense qu’on y est encouragé à faire de la musique bizarre, de la musique intéressante, de la musique qu’on n’a jamais entendue auparavant. À Los Angeles, j’ai ressenti une pression pour faire de la musique grand public, de la musique pop, de la musique très agréable, facile à écouter, du genre de celle qu’on passe à la radio. Ce genre de pression ne m’a pas réussi, ça a vraiment nui à ma créativité et à mon expression artistique, parce que c’est une ville tellement immense, où tout le monde fait de la musique, où il y a beaucoup d’ego et de choses à gérer. On passe son temps à jongler entre tout ça. Alors qu’à Londres, je peux faire de la musique et travailler, mais la majeure partie de ma vie n’est pas liée à la musique : je passe simplement du temps avec mes amis, je cuisine et je vois ma famille. J’ai donc ici un équilibre qui me permet d’être bien plus créative, de la manière dont j’aime l’être. Puis, New York, ce n’est même pas vraiment un entre-deux, parce que je ne faisais pas de musique à New York avant de déménager à Londres. Mais j’ai de la famille à New York, alors je vais leur rendre visite et j’en profite pour faire un peu de musique. J’aime beaucoup faire de la musique à New York, mais je travaille surtout avec une seule personne là-bas, et c’est Joe (Aire Atlantica), avec qui j’ai fait mon dernier EP.
Si je ne me trompe pas, c’est la première fois que vous travaillez tous les deux ensemble.
On avait composé « Dizzy », qui est le deuxième morceau de l’album, il y a environ deux ans et demi, à peu près au moment où j’ai déménagé à Londres. Il est ami avec beaucoup de mes amis à Los Angeles. Donc, on se connait depuis toujours, mais on a juste fait une session improvisée. J’adore cette chanson, mais elle n’avait pas de paroles. C’était juste des mélodies. Et puis, au bout de deux ans, j’avais toujours eu cette impression : je revenais sans cesse à cette démo et je me disais : « J’ai vraiment envie de la terminer. » Mais je ne l’avais pas revue, ni retravaillée avec lui, ni rien. La fois d’après où je suis allée à New York, je me suis dit : « Allez, on va faire plein de trucs. » Et c’est ce qu’on a fait : on a terminé cette chanson, puis on a fait plein d’autres choses. Donc, techniquement, la première chanson qu’on a composée ensemble est sortie dans le cadre de ce projet, mais ça a pris tellement de temps. C’est souvent comme ça dans la musique, on ne sait jamais vraiment ce qui est le bon choix. Et j’ai fini par construire le projet autour de « Dizzy » parce que j’aimais tellement cette chanson.
Et selon toi, qu’a-t-il apporté à ta musique ?
Je trouve qu’il a une oreille qui n’a pas de prix. Parfois, on peut trop en faire. C’est très facile d’en faire trop quand on atteint un certain niveau, quand on sait faire tout ce qu’il est possible de faire. Et je trouve qu’il est très raisonnable et réfléchi dans ce qu’il ajoute. Mais il a aussi apporté plein de choses auxquelles je n’aurais jamais pensé. Et c’est vraiment quelqu’un d’adorable, un être humain génial, et maintenant un ami formidable. J’ai donc vraiment adoré faire de la musique avec lui, car sa présence en studio n’était absolument pas envahissante, ni critique, ni condescendante. C’était une collaboration à l’état pur. Et puis, il est tellement bien connecté. Il vient de New York, il est donc très ancré dans la scène musicale locale et a fait venir tous ces merveilleux musiciens pour jouer sur les morceaux, des instrumentistes que je n’aurais jamais connus autrement. Même si on créait quelque chose ensemble en personne, il demandait souvent à quelqu’un de venir plus tard pour rejouer le morceau afin de l’améliorer. C’est l’une des personnes avec lesquelles j’ai préféré faire de la musique.
Et est-ce que c’était plutôt toi qui lui proposais des idées que tu avais en tête ou est-ce qu’il proposait beaucoup de choses ?
C’était les deux. Plusieurs morceaux, on les a composés le jour même, sur le vif. Donc honnêtement, c’était un très bon mélange. « Qu’est-ce qu’on préfère ? », plutôt que « qui a apporté quoi », « qui a fait quoi ». Mais c’était aussi beaucoup d’ajouts après coup. Quand je revenais à Londres entre deux voyages, j’enregistrais moi-même pas mal de parties vocales ici, puis je les renvoyais là-bas. Ou encore les parties de flûte que j’ajoutais : je les enregistrais dans ma chambre, puis je les renvoyais là-bas. Ça m’a aussi donné l’occasion de m’occuper un peu de la production. Je n’aurais pas eu ce genre de temps et d’espace pour m’y essayer si on avait vécu dans la même ville. Je me retrouvais seule au studio et je me disais : « Voyons voir ce que je peux jouer là-dessus. » J’essaie d’apprendre à produire, donc ça a été une très bonne leçon pour expérimenter et me donner la confiance nécessaire pour tenter ce genre de choses.
J’aimerais te parler d’un autre collaborateur, FKJ, avec qui tu as sorti un des singles de son prochain album. Peux-tu me raconter cette expérience ?
Ça a vraiment été un grand rêve qui s’est réalisé pour moi. Je l’écoutais déjà au lycée, c’est à peu près à cette époque que j’ai commencé à faire de la musique. Au fond de moi, j’ai toujours pensé que ce serait tellement cool de faire de la musique avec lui. Et puis un jour, j’ai ouvert mes messages privés sur Instagram et FKJ m’a écrit : « Salut, ça te dirait de faire une session ? » C’était dingue. Il est ami avec quelqu’un qui travaillait sur mon projet. Je crois que Drew partageait souvent ma musique dans ses stories, et FKJ a fini par la voir et s’est dit : « Je cherche des artistes émergents pour participer à ce projet avec moi. » On a fait une session à Londres pendant qu’il était de passage. Il avait écrit cette chanson, mais il avait besoin d’un petit plus pour modifier certaines paroles afin qu’elles sonnent un peu plus naturellement en anglais. On a un peu retravaillé le morceau, mais il était déjà presque prêt, et il voulait juste que je chante dessus, ce qui était vraiment génial. C’était clairement son idée, que j’aidais en quelque sorte à donner vie, plutôt que de partir de zéro. Mais j’ai vraiment adoré travailler avec lui. À la fin de la session, on a commencé à travailler sur une nouvelle idée qu’on n’a jamais vraiment finie, mais il est juste allé dans la pièce d’à côté et s’est mis au piano, en improvisant. J’étais au micro dans l’autre pièce, en train d’improviser, de chanter des trucs. Il jouait des morceaux tellement magnifiques. J’avais l’impression d’être une gamine et d’assister à un concert privé. Je l’ai revu depuis, parce que j’étais à Paris et qu’on a enregistré une chanson en live et on a parlé de retravailler ensemble. J’adorerais faire plus de musique avec lui. Je crois que je ne connais personne d’autre comme lui.
Maintenant que la collaboration avec FKJ est sortie, quelles sont tes autres collaborations de rêve ?
En ce moment, je dirais Saya Gray et Becky and the Birds.
Oh, je ne connais pas la deuxième.
Becky and the Birds, c’est une artiste qui, je crois, vit à Stockholm. Je dirais que c’est une Saya Gray sous stéroïdes. Encore plus absurde, mais j’adore ça. C’est très différent de ma musique d’avant, mais j’ai été super inspirée par ces deux artistes pour ce projet, notamment dans leur façon d’utiliser des petits fragments de voix assez étranges, des effets de formants et des structures de chansons qui sortent des schémas traditionnels. Aujourd’hui, j’apprécie vraiment ce genre de choses, parce que j’ai écrit tellement de chansons qu’à un moment donné, j’ai l’impression qu’elles finissent toutes par se ressembler exactement. J’ai donc envie d’aller vers quelque chose d’un peu plus étrange, de prendre davantage de risques avec ma musique, plutôt que de chercher à écrire la chanson parfaite. Saya Gray est vraiment une artiste que je trouve incroyable, et elle est aussi japonaise. Enfin, elle a des origines japonaises. J’adore tout l’univers qu’elles ont créé autour de leur musique : leur esthétique, leur manière de s’habiller, leur direction artistique… Je trouve tout ça vraiment fascinant. Et j’espère pouvoir, moi aussi, construire un univers un peu similaire à un moment donné.
Maintenant que « Thread 27 » est sorti, y a-t-il une direction vers laquelle tu te sens attirée pour la suite ?
Il y a plein d’artistes britanniques géniaux qui font un truc similaire. J’adorerais donc trouver un petit point de convergence entre ce que je fais actuellement et ce qu’ils font. Il y a aussi cet artiste qui s’appelle Amil Raja, avec qui j’ai vraiment envie de travailler au Royaume-Uni. Il y a vraiment une multitude d’artistes intéressants qui font beaucoup de morceaux à base de samples et qui utilisent les voix d’une manière vraiment originale. J’adorerais participer à davantage de projets de ce genre et collaborer davantage sur ce type de projets. Je pense donc que je penche plutôt pour continuer à faire des collaborations. J’ai l’impression que c’est quelque chose que je n’ai pas vraiment fait par le passé. Mais maintenant, ça représente l’essentiel de ce que je fais et c’est vraiment sympa. Je m’oriente un peu vers ces univers, mais aussi vers l’idée d’évoluer constamment et de pouvoir m’essayer à différents genres sans me limiter à un seul son. Je trouve que j’y suis bien parvenue cette année, avec la chanson de FKJ et celle que j’ai enregistrée avec Hills, qui sont très différentes de mon style habituel. Beaucoup de musiciens sont capables de jouer dans vingt genres différents, mais il y a une pression de la part de l’industrie pour qu’on se cantonne à un seul style, afin que les auditeurs ou le public en général nous perçoivent comme quelque chose de très spécifique. J’ai un TDAH, donc j’ai juste envie de faire tout ce qui me passe par la tête. Un jour, composer un morceau de trap et, le lendemain, un morceau de country pop un peu bizarre, ou je ne sais pas, ça me semble juste marrant. Mais c’est peut-être aussi pour ça que je suis auteure-compositrice : pour pouvoir exprimer ces envies à travers la musique des autres.
Propos recueillis par Arthus Vaillant