krisy : « j’essaie simplement d’être l’exemple que j’aurais aimé avoir »
Après plusieurs disques, dont le très attendu “Euphoria”, Krisy poursuit son cheminement avec “Edward Risky”. Plus mature, plus réfléchi, ce nouvel alter ego s'éloigne des élans impulsifs de Julio. À travers ce projet profondément personnel, le rappeur belge revient sur son rapport à l'amour, à la transmission et à l'homme qu'il aspire à devenir, sans jamais perdre de vue le jeune Chris qu'il était.
A quel moment de ta vie sort cet album “Edward Risky” ?
C'est l'album avant d’être daron. Enfin, je l'espère (rires) ! Il y a plusieurs étapes dans la vie d'adulte, et celle qui précède le fait de devenir père, c'est précisément celle dans laquelle je me trouve aujourd'hui. C'est à ce moment-là que cet album arrive. “Paradis d'Amour”, c’était purement l'adolescence, cette période où tout est source de questionnements. “Euphoria” racontait les premiers pas dans l'âge adulte, du moins tels qu'ils sont perçus par la société.
Qu'est-ce que cet album raconte du Christopher d'aujourd'hui que tes précédents projets ne pouvaient pas raconter ?
Le timing dans les relations. Il y a quelques morceaux, et même certaines phrases, qui peuvent amener les gens à réfléchir à la différence entre l’envie et le besoin. À l’époque, je ne faisais pas vraiment de distinction entre les deux. Je confondais souvent ce dont j’avais envie avec ce dont j’avais réellement besoin. Et je ne pense pas que j’aurais pu écrire dessus à l’époque. Avec “Edward Risky”, j’arrive à exprimer plus clairement cette différence. L’envie est souvent nourrie par l’ego, alors que le besoin est nourri par l’amour.
Quand j’écoute ta musique, j’ai l’impression qu’il y a une forme de cheminement personnel, pas dans un truc de développement personnel ultra « positif » mais plutôt quelque chose de sincère, lié à ton vécu. Comment le perçois-tu ?
Sur chacun de mes projets, je pense à mon enfant intérieur. À chaque fois, je me demande ce qui aurait pu m'aider à grandir, à réfléchir ou à avancer plus jeune. C'est un peu comme ça que j'écris mes morceaux. Je pense d'abord à l'enfant que j'étais, à celui qui aurait eu besoin de certaines clés. Et aujourd'hui, en tant qu'adulte, c’est comme si j’écrivais pour le petit Chris. En même temps, je me dis que ça va peut-être résonner chez d'autres personnes, mais je ne peux pas écrire pour les autres parce que je ne les connais pas en vrai. Alors j'essaie simplement d'être le plus honnête possible avec moi-même. J'écris pour le petit Chris.
À l'époque d'“euphoria”, il y avait une énorme attente/hype autour de l'album parce que tu le teasais depuis longtemps. J'ai l'impression que “Edward Risky” arrive plus en douceur, avec plus de sérénité. Est-ce que ton rapport au temps et aux attentes du public a changé ?
“euphoria”, ça a été beaucoup de remises en question, et c’était un combat contre moi-même, mais aussi contre certaines phrases que ma daronne me répétait à propos de mon daron. Elle me disait souvent : « Ton daron, il ne finissait pas ses projets. » Le fait d’en parler publiquement, c’était pas tellement pour créer une attente autour de l’album mais plutôt une manière de me mettre une pression à moi-même. C’était comme dire aux gens : « Je vais faire ce projet », donc maintenant je suis obligé de tenir ma parole. Finalement, c’était un projet purement égoïste.
D’où es venu ce nom Edward Risky ?
Edward Risky s'inspire de trois films dont les personnages principaux s'appellent tous Edward : Pretty Woman, Edward aux mains d'argent et Twilight. Dans ces trois histoires, ça parle d’amour. Quant à ‘Risky’, si on réarrange les lettres, ça fait ‘Krisy’. Et en anglais, ‘risky’ c’est ‘le risque’. En amour, quoi qu'il arrive, il faut prendre des risques. On m'a souvent dit qu'à mesure que je gagnerais en notoriété, je devrai travailler avec des artistes déjà connus. Mais moi, je voulais absolument bosser avec les miens. C'était un risque, parce qu'ils ne sont pas encore connus du grand public et peut-être que certains médias ne s’interesseraient pas vraiment au projet pour cette raison. La seule personne connue, c'est Krisy.
Dirais-tu que c’est un personnage qui fait partie de toi ?
C’est d’office une partie de moi. Mais encore une fois, quand je crée, je pense avant tout au jeune Chris. Je me dis qu’à 12 ans, 13 ans, ou même plus jeune, j’aurais kiffé tomber sur un album qui s’appelle “Edward Risky”. Je me serais dit : « Attends, je vais aller écouter, j’ai envie de découvrir cette histoire. » Je n’ai pas envie qu’on s’attarde uniquement sur Krisy. Ce n’est pas que je m’en fous mais pour moi, Krisy est juste celui qui interprète. Ce qui compte, c’est le message derrière le projet. Si demain les gens ne savent pas forcément qui est Krisy, mais qu’ils connaissent Edward Risky, ça me va. C’est un peu comme la tour Eiffel : beaucoup de personnes la connaissent, mais ne savent pas forcément qui l’a construite ou qui l’a dessinée. Pourtant, elle existe, elle représente quelque chose. C’est un peu comme ça que je vois mes projets et la manière dont j’ai pensé Edward Risky. Je trouve aussi que c’est une façon plus simple de transmettre des messages : c’est plus ludique, plus fun, plus accessible.
Et entre un Julio et un Edward Risky, quelle différence ?
Julio peut tomber amoureux tous les matins. Tandis qu’Edward Risky est beaucoup plus réfléchi. Il arrive davantage à faire la différence entre ce qui relève de l’envie et ce qui relève du besoin. Et finalement, il est plus guidé par le besoin que par l’envie. On va dire que Risky, c’est un peu le daron de Julio. Julio, lui, il est encore là à gambader. Sur ‘Laisse-la, prends-la’, par exemple, Edward est directement dans une posture de recul : “Non, j’ai quelqu’un, ça ne m’intéresse pas, laisse-moi tranquille.” Alors que Julio aurait probablement vu ça comme une nouvelle occasion de séduire, de retomber dans un autre pétrin, et de devoir ensuite se justifier.
L'amour reste un thème central dans ta musique. Qu'est-ce qui fait que tu y reviens constamment ?
Je ne le fais pas forcément exprès. Je pense simplement que c’est ce qu’on vit tous le plus. Et je ne parle pas uniquement de l’amour romantique, mais de l’amour au sens large. J’essaie, au quotidien, de faire des choses que j’aime, donc c’est assez logique que je parle d’amour puisque, quelque part, je vis à travers ça. L’amour dit romantique revient souvent parce que c’est aussi la forme d’amour à laquelle les gens peuvent le plus facilement s’identifier. Si je commence à parler de mon amour pour le basket, par exemple, il y a peut-être des personnes qui vont moins se retrouver dans ce que je raconte. Alors que l’amour, peu importe ton âge, que tu aies 12 ans, 16 ans ou plus, peu importe ton orientation sexuelle ou ta couleur de peau, c’est quelque chose dans lequel chacun peut se reconnaître. Et puis, pour moi, c’est un peu la réponse à tout.
Dans “Edward Risky”, j'ai l'impression que tu cherches de moins en moins à séduire et plus à comprendre les relations. Tu te retrouves dans cette lecture ?
Ouais, entièrement. Après la séduction, elle sera toujours là, mais pour une seule personne. Pas pour le folklore. À l'époque, c'était beaucoup pour le folklore. Après, on te met dans une case, en mode c'est le gars qui drague beaucoup alors que ce n'est pas du tout ma personne. Foncièrement, dans ma vie de tous les jours, je ne le vivais pas quoi. Je suis souvent solo. Généralement, j'écris comme si ma femme était à côté de moi. Mais elle n'est pas là, donc je me dis : « Qu'est-ce que je lui aurais dit sur le moment ? » Et puis, ça devient des sons.
On parlait en amont de l’entretien de tes origines congolaises et de la rumba. Est-ce que c'est là que naît ton goût pour la sérénade, ou est-ce que le R&B a aussi beaucoup influencé cette façon de parler d'amour ?
Le R&B fait partie des premières musiques qui sont entrées chez moi, avec Michael Jackson. À la maison, on écoutait déjà de la rumba et de la chanson française, mais parmi les premiers styles venus des États-Unis, il y avait le R&B. Ce qui me fascinait, c'est que c'étaient des artistes noirs qui chantaient l'amour. En français, je n'avais pas forcément d'équivalent à l'époque. C’est venu un peu plus tard, avec des artistes comme Singuila. Bon, c'était parfois un peu toxique (rires), mais Singuila reste un grand raconteur d'histoires. Les Américains, eux, étaient dans quelque chose de beaucoup plus simple : « Comment ça va ? Je t'aime. » Aujourd'hui, j'écoute un peu moins de R&B, parce que les gars sont devenus un peu trop toxiques dans leurs textes. À l'époque, si j'en écoutais autant, c'était surtout parce que je ne retrouvais pas ce côté ‘sérénade’ dans le rap. J'ai travaillé avec des artistes R&B francophones, j'ai fait de la musique avec plusieurs artistes, mais ça n'est jamais sorti. Je trouve ça super dommage. Je trouve ça bête parce qu'il y a un vrai couloir à prendre. Un de mes rêves, ce serait de pouvoir produire une chanteuse qui me dise : « Chris, je te laisse carte blanche. » Je kifferais faire ça.
Tu es auteur, producteur, réalisateur et désormais podcasteur. D’où es venue cette nouvelle idée ?
Mon rêve, c'est de faire des voix off. Je me suis donc demandé comment faire en sorte qu'on entende ma voix. À travers le rap, on l'entend, mais un directeur de casting, par exemple, ne va peut-être pas réussir à se projeter. Alors j'ai commencé à faire de la narration dans mes morceaux, comme sur ‘Julio & sa gogo danseuse’. C'est d'ailleurs ce qui a fait que, deux ans plus tard, je suis devenu la voix officielle d'un opérateur téléphonique en Belgique. Le podcast, en parallèle, c'était aussi une manière de déposer mon histoire. J’ai pas envie que quelqu'un, plus tard, essaie de raconter je ne sais quoi en imaginant ce que j'ai pu vivre. Et puis, comme je te le disais au début, je me suis demandé ce que j'aurais aimé trouver quand j'étais plus jeune. Si j'avais pu écouter le témoignage d'un gars de ma ville, ou d'un artiste que j'écoutais, raconter son parcours, ça m'aurait peut-être aidé à avancer plus vite ou à sauter certaines étapes.
En vrai, le jeune Chris, c'est le fil conducteur de ce que tu peux produire dans la musique ?
Même en tant qu’être humain, je pense que c’est important de grandir avec un modèle. Moi, j’ai grandi sans mon daron, donc mon modèle, c’était ma mère. Mais je reste persuadé que j’aurais aussi eu besoin d’un modèle masculin. Donc, les modèles que j’avais, c’étaient des joueurs de basket, des chanteurs. Sauf qu’à un moment donné, il y a toujours une dinguerie qui arrive : le chanteur fait quelque chose, le basketteur pète un câble… Et vers la fin de la vingtaine, je me suis dit : « Il faut que tu sois ton propre exemple. » Et ça me met une pression de fou, parce que je me dis que je suis obligé d’être le plus droit possible, parce que c’est ce que j’aurais voulu montrer au jeune Chris. Aujourd’hui, j’essaie simplement d’être l’exemple que j’aurais aimé avoir.
On parle souvent de l'artiste qu'on veut devenir. Est-ce que toi, il y a une version de Christopher que tu espères ne jamais perdre ?
Mon enfant intérieur. J'espère qu'il sera toujours là parce que c'est ce qui fait que je m'amuse. Parce qu'un enfant, tout ce qu'il fait, c'est découvrir, être curieux de tout.
Propos recueillis par Fatoumata Koulibaly