Dans l'atelier sonore du multi-instrumentiste Les Louanges

Crédits: Jean-François Sauvé.

Je me souviendrai longtemps de ces premières notes. Ces notes acérées bientôt rejointes par une voix nasillarde annonciatrice d’une grande trouvaille. La sérendipité dans son jus le plus brut. Dans le salon de mon appartement, un ami belge m’avait juré qu’il tenait une pépite avant de lancer le single “Je confirme ma présence”, qui figurera ensuite en guise de morceau d’introduction du nouvel album du multi-instrumentiste québécois Les Louanges. La découverte est totale, l’immersion pleine. “Éternel imparfait, néanmoins. Je confirme ma présence.” Un paradoxe se créé immédiatement en moi. Sa plume capte ce moment précis où l’assurance se confond encore avec le doute. La claque est totale. En voulant en écouter plus, je tombe sur l’annonce de son album à venir. Alouette! est finalement sorti ce 10 avril. L’occasion était trop belle pour ne pas aller à sa rencontre.

Pour commencer, je voulais te parler de la guitare, un instrument essentiel dans cet album et dans ta musique en général. Te souviens-tu de ta première rencontre ?

Je vais rajouter au stéréotype, car c’est par le biais de mon grand-père bûcheron. Il était fan de country, fan de Johnny Cash. Puis, il en jouait beaucoup. Parmi ses petits-enfants, c'est moi qui en ai héritée. C'était la seule possession de valeur qu'il avait. C’était une espèce de vieille guitare qu’il avait apportée dans les camps de bûcherons dans les années 70. La guitare, elle sent encore la cigarette. Il y a comme une couche épaisse de résidus de tabac, de vieilles clopes.

C'est lui qui l'a fabriquée ?

Oh non, il n'aurait pas été si loin même s’il aurait pu en être capable (rires). Je pense que c'est cette guitare-là, la première que j'ai tenue dans mes mains en tout cas.

Qu’est-ce que tu as aimé au premier abord de cet instrument ?

Tu sais, je crois que je me suis fait chier un peu quand j'ai commencé à l'apprendre parce que je prenais des cours de guitare classique. Je pense que j'ai vraiment commencé à aimer ça quand j'ai commencé à me dire que je pouvais chanter par-dessus, que je pouvais apprendre des chansons. C’était un fil assez simple à tirer, j’étais a boy with a dream.

Te souviens-tu de la première chanson que tu as apprise à jouer ?

J'ai composé des trucs au secondaire (au lycée, ndlr). Je n’ai plus de souvenirs très nets, mais j’avais dû écrire une chanson comme “Wish You Were Here”. La première chanson que j’ai apprise, ça doit être un truc comme genre Greensleeves, un truc à la guitare classique, justement.

Quand est-ce que tu as commencé à toucher à la guitare électrique ?

A l’adolescence, j’avais une espèce d’Ibanez avec un gros splash de sang dessus. C'était vraiment intense pour la personne que j'étais. Il faudrait que je la retrouve.

Aujourd’hui, avec laquelle préfères-tu jouer ?

Je me suis acheté une nouvelle guitare, mais vraiment juste pour le look. C'est celle que j'ai à la fin de GODDAMN!. Sinon, je me suis fait construire une guitare fretless récemment. C’est vraiment cool.

Je te crois carrément, je n’en ai jamais fait une pour le moment. C’est dingue parce que tu peux faire des demi-tons, des quarts de tons en mode Angine de Poitrine.

C’est ce que tout le monde me dit (rires). Je vais dire que c'est ça que j'aime jouer en ce moment. C'est pas gagné, par contre. C’est comme apprendre à jouer du violon un peu.

Quand tu étais plus jeune, quel type de guitariste voulais-tu devenir ?

J'ai découvert le Parliament-Funkadelic très jeune. Puis, tu sais, des chansons comme le début de l'album, Maggot Brain, c'est comme juste un solo de guitare. C'est vraiment dingue. Ado, ça m'a complètement viré à l'envers. J’ai découvert d’autres groupes comme Sly and the Family Stone. Tous ces genres de groupes, ça a vraiment influencé ma manière de voir la musique et ce que j’apporte à ma musique aujourd’hui.

C’est marrant parce que ces références, c'est un peu celles qu'on a aussi ici pour les étudiants en guitare. En revanche, c’est rarement un truc qu'on retrouve trop dans la musique qui est faite. Alors qu'en se renseignant un peu sur la pop du Québec ou même du Canada, on voit que c'est un peu partout. Comment l’expliques-tu ?

La proximité doit jouer beaucoup. On est des Nord-Américains, je suis Américain dans le sens du continent. On n'a pas grand-chose à voir avec les États-Unis, mais on reste quand même des Nord-Américains . Je pense qu'on est plus proche sur bien des choses des États-Unis quand même, puis du reste du Canada. Ce n'est pas un mauvais truc. C'est juste un fait, à quel point il y a des ressemblances avec la société. Je trouve que le monde devient plus homogène en général. Les jeunes, on est un peu les mêmes partout. Tu restes dans les quartiers cool. Le 11ᵉ versus le Myland à Montréal, c'est un peu la même chose. Mais je trouve quand même que la société québécoise est différente de la société française. Ça serait ça mon explication.

Tu as fait de la musique en anglais et tu en fais aussi en français aujourd'hui. Pourquoi le choix du français pour cet album ?

La musique en anglais, j'ai fait ça quand j'étais ado. Rien n’est jamais sorti. Sinon, sous le nom Les Louanges, tout a toujours été en français, ou en français québécois avec énormément de mots anglais, dans une syntaxe francophone. Pourquoi souvent des artistes chantent-ils en anglais ? Il doit y avoir une question de représentation, il y a plus d'exemples en anglais. Il y a aussi des gens qui croient que c'est plus difficile de le faire en français. Il y a ce côté-là, chez nous, de rester collé ç l'anglais. Il y a aussi une drôle de vision un peu d'amour/haine avec qui on est, nous, les Québécois. C'est quelque chose de très répandu de ne pas aimer la musique québécoise au Québec. C'est quelque chose que j'ai entendu toute ma vie. Là, maintenant, les gens parlent plus anglais, mais il y a une époque où même, s’ils parlaient mal anglais, ils préféraient la musique en anglais.

De ton côté, il y a des artistes français que tu as écoutés ?

Oui carrément, j’ai hurlé dans mon appartement tout l'album de Laylow avec mon coloc à l'époque. C’était L’étrange histoire de Mr. Anderson. J’ai beaucoup écouté aussi le premier album de Tuerie. Vos gros noms, ils viennent à Montréal, ils font des gros concerts. Je pense aux Belges aussi, comme Angèle, j’ai fait sa première partie une fois à Montréal en 2019.

C’était comment ?

Je me dis que j’ai joué dans une Arena (l’équivalent d’un Bercy) donc très content.

Il y a un truc qui m’a surpris en regardant les crédits de ton album, c’est le nombre d’instruments que tu joues.

Oui t’as vu, il n’y a pas beaucoup d’autres noms (rires).

Comment ça s’est fait ?

J'ai été chanceux. J'ai eu l’opportunité d’aller dans une école de musique qui est assez cool au lycée. L'après-midi, j'allais faire de la musique, dans un autre établissement. Les profs, c'étaient des gens dans leur fin vingtaine, début trentaine, des musiciens normaux qui faisaient des gigs par-ci, par-là. Ils nous faisaient faire des trucs qui nous tentaient. J'ai pu essayer plein d'autres instruments en plus de la guitare. Dans le même temps, chez moi, j’avais accès à un vieux Mac sur lequel j’ai exploré Garage Band, sur lequel j’ai appris à produire.

Parce que tu es aussi un mec de l'ordinateur ?

A fond.

T’utilises quel logiciel ?

Je suis sur Logic, pour moi Ableton, c’est comme aller sur Androïd (rires).

Quand tu fais de la gratte pour un morceau, tu la traites dans le logiciel ou en analogique ?

Je dirais que ça dépend du contexte, de si j'ai accès à un ampli avec un micro par exemple. Parfois, j'y vais direct à la guitare, je passe par un pédalier. J'aime vraiment ce son “clac clac” un peu plastique. Je sais comment bien manipuler maintenant mes plug-ins, ce qui fait qu'il y a ça de fun, qui est différent d'aller complètement exploser le ton de la guitare avec quelque chose qui, normalement, ne se ferait pas comme ça.

Quel est ton plug-in préféré ?

J’aimerais beaucoup qu’on donne du respect au Bitcrush. Je vais aussi souvent sur le décapitator.

Lorsque j’ai écouté GODDAM!, c'est marrant parce que c'était la période où le MK.pre qui venait de sortir. Ils ont sorti la tranche de Tascam et je suis direct allé là-bas pour aller chercher le son que tu avais sur ce morceau car je trouvais que ta guitare sonnait incroyablement bien. Dirais-tu que Mk.gee est un artiste qui a eu une influence sur ta manière de faire sonner ta guitare ?

J'ai été inspiré par beaucoup d’artistes de manière générale, mais clairement, c'est sûr que je ne suis pas imperméable à sa musique. J’ai beaucoup écouté Mk.gee et Dijon mais aussi des groupes comme Unknown Mortal Orchestra. Ça, c'est un band que j'oublie tout le temps de mentionner alors que je l’ai tellement écouté. Mais tu sais, les tones, ce n'est pas tant les plugins. J'utilise beaucoup mes pédales. Là, je me suis comme construit, pour l'album, mon propre pédalier.

Qu’est-ce qu’il y a dessus ?

Ça commence avec un colour box de JHS. Ce qui est un peu le même genre que le plugin dont tu parlais plus tôt. Parce que dans le fond, c'est faire craquer un support qui va être pourtant enregistré, mais là, au lieu d'être une Tascam, c'est comme si c'était une grosse board. Un peu comme les Beatles, à l'époque, qui créaient un overdrive en saturant, en envoyant trop de signal dans les grosses boards. Il y a même un petit EQ avec ça sur lequel je peux jouer. J'ai la Disto 1981. J'ai un gros fuzz qui vient d'une compagnie québécoise qui s'appelle Fairfield.

Le Circuitry ?

Oui, j'adore. J'en ai aussi un qui s'appelle Shadow Waters et aussi le chorus Boss, mais le Waza Craft. J'ai ça, j’ai aussi une Dark World de Chase Bliss pour la reverb. Puis, deux delays pour en avoir un long et un court. J'ai une autre Boss pour une grosse reverb. C’est la composition pour le moment.

Crédits: Jean-François Sauvé.

Avec tout ça, quel est ton process pour écrire une chanson ?

Je n’en ai pas, ça change à chaque fois. Souvent, je vais commencer à faire beaucoup de prods en me disant que je vais écrire sur chacune d’elles. Puis finalement, j'ai une autre idée et il y en a plein qui ne me servent à rien. J'essaie le plus possible ces temps-ci de conceptualiser avant de faire quoi que ce soit, quasiment d'écrire dans ma tête.

Tu n’écris jamais pour les autres ?

Non, je fais parfois des musiques de pubs ou de films mais pas pour d’autres artistes.

C’est un choix ?

On ne m’a jamais demandé tout simplement.

Si j'étais Justin Bieber, je t'aurais demandé (rires).

Le Mk.gee du Québec (rires).

C’est un surnom qu’on t’a déjà donné ?

Non, puis j'essaie de pas trop non plus sonner comme lui. La première fois que je suis tombé sur son album, je me suis dit “oh my god, il va y avoir une tonne de clones”. Je peux m'inspirer bien sûr, mais je pense que c'est vraiment différent, ce que je fais. Pour revenir sur les collaborations, je n’éprouve pas forcément l’envie d’en faire absolument. S'il y a de la musique des autres que j'aime, c'est rare. En tout cas, ça n'arrive pas souvent d’avoir un gros coup de cœur. Mon seul collaborateur pour le moment, c’est Félix, qui est saxophoniste dans le band avec lequel je travaille. J'ai de la misère à déléguer, il faudrait peut-être que je puisse m’ouvrir un peu plus.

Tu aimes bien avoir la main sur tout ?

Ouais, c'est dur d'exprimer ses idées parfois. La frustration de savoir ce qu’on veut et que la personne en face ne fasse pas exactement ce que tu as en tête, je n’en veux pas. C’est pour ça que je préfère le faire moi-même. Ça m'aiderait sûrement d'avoir plus d'input de l'extérieur, mais je n'y arrive pas.

Les Louanges sera en concert le 3 février 2027 à la Gaîté Lyrique

Propos recueillis par Armand Tournier

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